la Foule s'exprime

New York State of Mind : New York’s Finest



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New York’s Finest

Bob était en train de tremper son donut dans une tasse cartonnée de chez Little Louis’ quand les agents Doughan et Klevers sont arrivés au croisement de la 7e et de la 26e. Le café ressemblait à du jus de chaussettes trouées, mais il avait le mérite de dilater pour un temps les pupilles de Bob pendant les nuits difficiles. La scène du crime était un classique cinématographique : un corps criblé de balles au milieu d’une ruelle sombre, un portefeuille vide à proximité et, en prime, un tas de questions sans réponses pour l’officier Bob Smigglers de la police criminelle de New York.

Qui est cet homme couché à plat ventre le nez dans son propre sang rincé par la pluie ? Quelle petite frappe aurait pris le risque de s’attaquer à lui alors qu’il était armé ? Un fumeur de crack en manque ? Un règlement de comptes ? Une exécution en règle maquillée à la hâte ? Pourquoi tuer cet homme pour quelques dollars et lui laisser sa rolex au poignet ? Ce genre de questions, Bob essaie d’y répondre depuis des années avec plus ou moins de succès, plus ou moins de chance et une bonne dose de ce qu’il appelle « The Old School Touch » : une façon particulière de mener les interrogatoires en laissant du panache aux criminels, de les flinguer à la moindre incartade lors des arrestations, de rassurer les épouses des victimes autour d’un café. Il aimait arpenter les rues de Brooklyn ou du Queens au volant de son Oldsmobile de 1976, le bras pendant à l’extérieur en écoutant les bruits de la ville. Pendant que Doughan terminait les constatations et que Klevers déposait les prélèvements à la balistique, Bob déambulait dans les rues en repensant à son cadavre. Chaque soir, c’était un peu de lui-même qui mourrait dans cette ruelle. Sa femme Martha l’avait quitté en 84, quand il avait touché le fond après le meurtre d’une enfant pas loin de là…il avait lui même fermé les yeux de la petite et recouvert son corps meurtri. Depuis il n’était plus le même homme. De bar en bar, de nuits noires en nuits blanches, Bob nettoyait la ville d’un coup de 357 magnum impitoyable…on avait même retrouvé des porte flingues la tête dans des barils dans le quartier de Red Hook à Brooklyn. Une nouvelle justice régnait dans les bas fonds de New York : celle de Bob. Une justice sans présomption d’innocence, sans vice de procédure, sans caution et sans jury. Une justice immédiate, bruyante et sanglante comme un coup de feu.

La justice, Bob n’y croit pas. Il n’y croit plus. Du tout.

Il a laissé ce qui lui restait d’humanité dans un tiroir, entre deux pages de son acte de divorce. Année après année, des meurtres plus ou moins réussis  sur des personnes plus ou moins vivantes aux gangs de dealers qui ruinaient des générations entières sans qu’on puisse les arrêter, chaque nouvelle affaire venait durcir son cœur un peu plus. Il avait vu la souffrance et goûté l’amertume d’être trahi. Il avait observé la destruction progressive de la morale publique, à mesure que New York devenait ce qu’elle est aujourd’hui : une vitrine de ce que le monde moderne a de plus moche à offrir, l’illusion d’un bonheur éphémère, réservé à quelques-uns, payé par quelques autres. Ici, la finance de haut vol côtoie la prostitution et le crime organisé. « Haut vol », une expression qui sied aux banquiers de Manhattan comme un gant, mais les costumes sombres qui arpentent Wall Street ne leurrent que la petite presse qui leur est inféodée.

Bob n’ignore rien de cela. Il en a ramassé, des « pères de famille en réunion » qui auront toutes les excuses du monde auprès d’épouses à la crédulité consentie.

Un soir, il avait arrêté l’un d’entre eux une fois de trop. Avant de le faire libérer, il lui dit dans l’oreille, d’une voix basse mais chargée d’autorité :

« Vous êtes indignes de cette ville, vous et vos semblables. Vous la salissez et elle vous salit. Je suis ce numéro de compte qui paye vos frasques. Je suis ce matricule qui veille sur vos enfants et arrête vos dealers. Ceux là même qui virent au crime par l’opportunité de votre dépendance. Ceux dont les familles seraient sinon condamnées à partir, depuis que vous vous encanaillez à grand frais dans tous ce que New York comptait jusque là de quartiers populaires, de Brooklyn à Harlem. Vous colonisez comme vous respirez, croyant acheter de votre argent l’âme de cette ville, en vente au plus offrant. Je vous vomis, vous et vos cartes de visite aux polices soignées, comme si le blanc du papier glacé pouvait cacher la puanteur que vous colportez. Je vous vois pendus par vos cravates, jetés par la fenêtre comme vous jetez l’espoir du peuple, le regard vide et sanguin marquant une dernière fois vos yeux exorbités. Vous êtes la lie de cette ville, celle qui coule dans ses égouts, les déchets de l’humanité prêts à être détruits et brûlés. Goûtez ce qui reste de votre vie en sursis, car un soir mon chemin recroisera votre sentier. »

Le jour a son lot de nouvelles affaires. La nuit a son lot d’insomnies. Bob inverse les deux. Il passe une large partie de la nuit à éplucher feuille par feuille les dossiers et dort par intermittence aux petites heures du matin. Chaque affaire est personnelle. Chaque victime est proche. Chaque coupable est condamnable. Bob ne laisse rien au hasard dans une enquête. Il reconnaît le mensonge dès qu’il le voit, pour l’avoir trop souvent côtoyé dans sa carrière, et a un souci du détail qui exaspère souvent ses collègues.

Les premières choses que Bob observe chez quelqu’un, ce sont les mains et les chaussures. La façon de tenir ses mains, le soin apporté aux ongles, l’état et le degré de sophistication des chaussures sont autant d’indices sur la personnalité révélée du personnage qu’il analyse, afin de la confronter à la personnalité exprimée, parfois trompeuse. Ensuite il y a les autres informations liées à l’apparence : vêtements, coiffure, détails du visage, gestes expressifs et signes implicites. La précision de la montre, par exemple, montre le souci du détail d’un possible suspect. Les assassins qui ne commettent pas une erreur manifeste lors de leur crime ont un profil méticuleux. Ce genre de détail a donc toute son importance lorsqu’il s’agit de les identifier.

Dur de travailler avec un vieux loup solitaire comme Bob. Il a le cuir dur et n’accepte pas qu’on vienne lui dire comment faire son travail. Impossible de lui forcer la main, il a le meilleur taux d’élucidation de la brigade et des états de service irréprochables. Les nouveaux l’apprennent à leurs frais.

A suivre…

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