la Foule s'exprime

New York State of Mind : Day One



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Day One

726 dollars et un numéro de téléphone. Voilà précisément ce dont dispose Jassam en arrivant à New York. Pas inquiet, Jassam. Il loue un lit dans une chambre près d’Atlantic Avenue à Brooklyn et commence à découvrir la ville, méthodiquement. De Staten Island au Bronx, du Queens aux rives du New Jersey. Manhattan, rue par rue, mémorisant chaque détail de chaque immeuble. Les restaurants, les ruelles inattendues qui débouchent sur des endroits presque inconnus du grand public de la ville spectacle. Les coursives à l’arrière des hôtels de luxe où les employés redeviennent eux-mêmes, échangeant des anecdotes sur les horreurs que leur font subir certains de leurs clients fortunés. Les bons pourboires aussi. Il y a cet intellectuel français qui veille toujours à avoir l’air de débarquer d’un voyage humanitaire alors qu’il descend invariablement dans la suite présidentielle, ou encore cet émir du Golfe qui fait une scène parce qu’il ne mange pas de porc au petit déjeuner, mais rentre toujours à des heures inavouables d’endroits qui ne le sont pas moins. La vie dans les hôtels, c’est trop souvent la même en plus moche, en espérant que l’ambiance luxueuse et feutrée cache les vices de ceux qui prétendent guider et influencer le peuple. Stars, hommes politiques, businessmen en décalage horaire et héritiers fortunés. Check-in, check-out et puis s’en va.

Assis sur les marches, Jassam les observe tous en relevant leurs petits gestes révélateurs, jusque dans leur façon de marcher. Il respire la ville, s’imprègne de son identité, les pieds sur le bitume et les yeux dans les gratte-ciels, découvrant chaque jour de nouvelles terres inconnues. New York, tout le monde la connaît pourtant depuis l’âge du premier film. Pour compléter son cursus, Jassam s’offre un rattrapage tardif grâce à Sadek (avec qui il partage sa chambre au-dessus d’une épicerie ouverte 24/24) dont on se contentera de dire qu’il a pris une triple ration de télévision. Le petit écran est tout le temps allumé, de jour comme de nuit, convoquant dans 10 m2 éclairés au néon tout ce que les producteurs américains auront été capables de mettre sur bande, rarement pour le meilleur donc trop souvent pour le pire.

On se lève au rythme des informations de Fox News, un journalisme « sérieux et équilibré » à en croire les présentateurs, qui gratifie le spectateur médusé d’images de guerre permanentes à l’écran, dépeignant l’Amérique en état de siège se réfugiant derrière le néoconservatisme le plus dur. On zappe pour se retrouver face au télé shopping : il me faut absolument ce grill George Foreman pour faire un barbecue dans le jardin que je n’ai pas. J’inviterai les amis que je n’ai pas à goûter ce moment convivial lors duquel je vanterai les mérites d’une viande cuite à point grâce à ce que Foreman qualifie de must pour toutes les familles américaines. Tous à vos cartes de crédit, c’est le moment définitif de nos vies. Et pour la femme que je n’ai pas, pourquoi pas un Aquafit Plus, le nec plus ultra en matière de soin beauté. Tout le monde se les arrache déjà en Californie…

La journée est une suite de séries plus tordues les unes que les autres, mais il faut les voir au moins une fois pour en être vacciné à vie. Il y a ce docteur insupportable qui insulte ses collègues et traumatise ses patients, qu’on érige en héros parce que les scénaristes donnent à son cynisme le dernier mot et la réplique incisive. Ici, la fin des audimats justifie toujours les moyens de l’image, savamment découpée pour les espaces publicitaires. Il y a ce psychologue surdoué au style vestimentaire soigné qui plonge son regard introspectif dans la caméra pour envoyer des signaux aux téléspectatrices. Il y a ces envahisseurs, qui nous ressemblent tant mais sont si différents, cachant leur personnalité pour mieux s’infiltrer dans notre belle Amérique. Chacun doit se tenir prêt pour le combat final, celui qui nous permettra de sauver la Liberté à laquelle nous sommes tant attachés, restaurant ainsi la suprématie de notre nation comme la dernière ligne de défense de l’humanité. Il y a ces flics post-doctorants en chimie organique, toujours à la pointe, capables de retrouver des coupables à l’odeur qu’ils ont laissée, ces gangsters si souvent noirs sur un banc d’une cité, qui ne se lèvent apparemment de là que pour dealer du crack, ces trentenaires new-yorkais-es icônes de la futilité, dont l’obsession vitale est de savoir comment s’habiller, comment s’exhiber et comment se coucher. Il y a ces femmes au foyer désespérées, dont on a fait en 16/9e l’apologie de l’ennui. L’éloge de la convoitise, de la voiture au jardinier de la voisine, le huis clos d’une existence sans but autre que de s’écouler. Désespérées, elles ne le sont pas moins que ceux et elles qui les regardent, accroché-e-s à leur écran à Atlanta, à Paris ou ailleurs, découvrant l’inanité de leurs vies à chaque nouvel épisode. Dans ces séries télés, les femmes se lèvent coiffées. On ne dit ni bonjour, ni au revoir au téléphone. On répète ses répliques, on ne bégaye jamais, on parle chaque jour de la même chose dans une tenue différente. On veut être Kelly qui rêve d’être Jenny, la collègue de Bobby, sans savoir qu’un cancer mettra fin à son bonheur précaire. On regrette les jours où la vie était simple, le regard dans le vague, sur talons sans talent. Simple, comme des acteurs payés des millions de dollars pour simuler à l’écran l’amour qu’ils ne vivent pas. Des personnages qu’ils incarnent ou de leur vraie vie, lesquels sont les plus vrais dans le monde des acteurs. Pendant ce temps, le reste du monde les observe, de l’enfance à la mort, tous derrière un écran. On regarde leur vie, on scrute leurs faits et gestes, immortalisés sans décence sur du papier glacé.

Quand les livres sont des punitions et la bibliothèque un lieu délaissé, qu’est ce qui fonde l’imaginaire des gens ?

A force de voir ces films, on en construit une vision du réel, cherchant à accomplir certaines de ces tristes fables dans notre propre vie. Si les créatures télévisuelles empiètent sur la réalité, ça peut vite devenir dangereux, comme dans un pays où l’Islam serait expliqué au bon peuple par Jack Bauer.

Il convient de rappeler, pour la clarté du sujet, que Jack Bauer est une espèce d’évangéliste moderne qui prêche la sainte parole (« God Bless Amerikkka ») à l’aide d’un revolver, d’un câble électrique et d’une cisaille de jardinage. Son intérêt pour les plantes vertes étant limité, ce sont orteils, dents et oreilles ensanglantées (le plus souvent arabes ou indo-pakistanaises) qui voltigent sous ses mains expertes.

Bah c’est un peu obligé… parce que, comme le postule la philosophie bauerienne, l’arabe est fourbe et têtu (et aussi profondément méchant) comme l’indo-pakistanais est un informaticien infiltré. Alors oui, on s’indigne en disant que c’est pas super sympa de faire ça à des taxpayers qui jusque-là ne semblaient avoir rien fait de mal mais, comme nous l’enseigne Bauer, ce sont justement ceux qui paraissent les plus sympas qui manigancent le plus avec des organisations terroristes. Leur côté « bon voisin qui offre les gâteaux pour l’aïd » n’est qu’une couverture…

Jack Bauer est un vrai statisticien dans l’âme : pour sauver des vies américaines (les seules qui comptent) avec une probabilité incertaine, il est prêt à sacrifier et à faire souffrir, avec certitude, un nombre non-borné d’hostiles hurlants et souvent barbusants. Car selon le théorème de Bauer, un Américain ayant quelque chose de musulman ou d’arabe, ça complote, ça complote, ça complote.

Par ailleurs, l’Arabe vise l’extension du domaine de la lutte, en s’alliant aux forces de l’impérialisme chinois, aux fournisseurs d’armes russes ainsi qu’au régime coréen pour causer du tord à la patrie de Tom Sawyer, Rick Hunter et… Magnum.

On aura sûrement remarqué que le narrateur utilise indistinctement les mots arabe, indo-pakistanais et musulman alors que ce sont des appartenances différentes. C’est que dans l’arithmétique bauerienne, un Arabe = un Indo-pakistanais = un musulman.

Comment reconnaître un musulman ?

Rien de plus simple : il porte une barbe et a la peau mate. Pas de chance pour ce sikh enturbanné qui s’est fait lyncher après le 11 septembre. Il faut tout de même dire qu’il avait tout du prototype de l’Arabe hostile (le lecteur excusera ce pléonasme destiné aux traductions de ces lignes à destination de populations non encore éduquées à l’évidence de l’islamo-réalisme).

Épisode après épisode, saison après saison, la vérité s’affiche sur les écrans, entrecoupée par des interludes publicitaires (voire l’inverse). Piraté et imprimé sur des DVDs vendus à Hong Kong, téléchargé illégalement sur The Pirate Bay, affiché sur des t-shirts en nylon fabriqués en Chine et portés en Egypte, le dogme bauerien se répand et gagne chaque jour de nouveaux esprits avec un message clair:

Quand on ne comprend pas quelque chose, on gagne toujours à le supprimer. Surtout si ça ne parle pas notre langue…

Dans le pays où vit Jack:

– le président orange a remplacé le président noir, donc vous ne pouvez pas nous accuser de racisme,

– le monde se fait et se défait en 24h,

– les arabes s’appellent Achmed, Habib ou Hassan

– les blessures par balles cicatrisent en moins de 20 minutes

– pas besoin d’aller aux toilettes, on n’a pas le temps pour ça

– tous les gens qui t’aiment vont te trahir, mourir ou être kidnappés

– si un musulman à l’air gentil, c’est qu’il prépare un sale coup

– tu peux rentrer dans une mosquée en gardant tes chaussures pour tuer des mecs à condition de dire « pardon » en sortant

– tout le monde veut tuer Jack

– si tu tortures quelqu’un et qu’il n’avoue pas, c’est qu’il a encore trop de doigts ou trop de dents

– si tu penses que Jack a tord, c’est que tu es musulman

– si tu es musulman c’est que tu es (au minimum) suspect

– manger ça sert à rien

– les vêtements sont auto-nettoyants

– la voiture a toujours le plein d’essence

– le monde se divise en deux groupes : les gentils et les méchants. Entre les deux il y a les morts.

– si tu montes dans ta voiture et que quelqu’un t’appelle sur ton portable pour te parler d’un truc sympa, c’est qu’il y a une bombe sous ton siège qui va exploser dans 3, 2, 1…

– les verts ont perdu les élections. Sinon on roulerait pas tous en 4*4.

– le racisme, c’est quand tu n’as pas encore la preuve que ton voisin arabe complote, complote, complote

– de l’autre côté de la frontière, le monde entier nous déteste et veut nous tuer. C’est pour ça qu’il faut se protéger et fermer les frontières…

– si la fille de Jack est amoureuse de toi, tu vas mourir dans les prochaines 24h

– si Jack t’a appelé pour te poser une question ou pour emprunter ta voiture, tu vas mourir dans les prochaines 24h

– si tu travailles avec Jack et que tu questionnes ses méthodes, c’est que tu es incompétent et que tu n’es pas un patriote. Donc forcément tu vas mourir dans les prochaines 24h

– si le président de Jack fait une déclaration télévisée pour dire qu’il faut venir libérer ton pays de la dictature, alors toi, ta femme, tes enfants, tes voisins, les mecs qui te doivent de l’argent et les mecs qui leurs doivent de l’argent, vous allez mourir dans les prochaines 24h …mais au moins vous serez libres. Et ça c’est cool, pas vrai?

Que le cher lecteur ne prenne pas un air déconfit à la lecture de ces lignes : cela pourrait être interprété comme le signe d’un manque de patriotisme.

Jassam observe tout cela d’un œil incrédule, mais il ne peut pas non plus occulter le fait qu’à lire les journaux, chaque jour la réalité s’inspire un peu plus de la fiction. Jassam n’est pas arabe, ni pakistanais, ni afghan, ni hostile mais il est musulman. Est ce que cela fait de lui un suspect par essence ?

À en croire Sadek, oui.

Jassam éteint la télévision et sort. Le numéro qu’il avait composé des dizaines de fois durant les derniers jours répond enfin :

– Je suis Jassam. On m’a demandé de vous appeler en arrivant, je cherche du travail.

– 23e rue Est, numéro 212. Dans une heure.

L’adresse est celle d’un fast food pakistanais, dans le quartier du textile. A peine franchie la porte, X repère Jassam et lui fait signe de venir s’asseoir en face de lui.

De X, il suffira de dire qu’il règle les problèmes.

– Alors vous êtes X, merci de…

– J’en sais plus sur toi que tu ne peux l’imaginer, Jassam. Pas d’inquiétude, tes secrets seront bien gardés avec moi, d’ailleurs je viens de les oublier.

– Mais je…

– Maintenant tu la fermes et tu m’écoutes. Garde les remerciements pour la mémoire de ton père, qu’il repose en paix et te sache en sécurité. Voici ton permis de conduire et ta carte verte. Tu vas devenir chauffeur de taxi. Tu feras ça au moins jusqu’à ce que les choses se tassent et que je te trouve un nouveau point de chute. Taxi, c’est pas le bout du monde. Le premier abruti débarqué à New York pourrait le faire, les rues sont numérotées… et je crois savoir que tu sais compter. J’ai parlé à un loueur de taxis, tout est arrangé. Passe mercredi à cette adresse et demande Stavros de ma part.

D’accord…

D’accord ?? Ou as-tu vu une question dans ce que je viens de te dire ? Tu crois qu’on s’amuse, ici ? Personne ne te fera de cadeau à New York. C’est chacun pour soi. J’ai pas le temps d’ouvrir une garderie ni de te prendre par la main. Considère juste que je m’acquitte en t’aidant d’une dette contractée il y a bien longtemps.

Jassam écoute attentivement, sans vraiment réaliser que le choix de ce nouveau travail va mettre en route une série d’événements qui vont changer sa vie, sans retour possible.

X poursuit :

Taxi, il faut que tu saches que ce n’est pas un métier comme les autres. Il n’y a pas de barrière de sécurité, pas de distance avec les gens. Tu les verras tous de très près, le meilleur comme le pire d’entre eux.

Tu verras la ville vivre, se réveiller le matin sans jamais se coucher. Tu verras la fumée sortir des bouches d’aération comme si New York était en train de cuisiner. Tu verras les travailleurs courir après la minute qui leur manque toujours, les réguliers du samedi soir prendre ta banquette arrière pour leur chambre à coucher et les célébrités monter incognito dans ton taxi en espérant que tu les reconnaisses.

Tu verras ces obsédés de l’argent, millionnaires hésitant à te donner un pourboire, cette maman qui change de chaussures pendant que tu l’emmènes à son deuxième boulot et aussi ces touristes qui te prendront pour un guide, payé 10$ de l’heure, sans assurance maladie ni congés payés.

Tu les verras tous.

De temps en temps tu auras un gros pourboire : il aura passé une bonne journée, sa fiancée aura accepté sa demande, son boss lui aura donné une augmentation, peu importe au fond, leur vie on s’en fiche comme ils se fichent de la notre… Parfois, il suffit juste que leur équipe de basket gagne pour les rendre heureux. Ils portent alors sur la vie un regard différent, comme si le monde avait changé parce qu’un homme a mis un panier.

Tu auras quelques bons moments.

Un mec se pointera un jour. Il sera en retard à son mariage. Tu le repèreras facilement, il sera en train de gesticuler sur Madison avenue, en smoking, sa chemise sortant du pantalon à force de trop secouer les bras. Tu remonteras la ville à toute vitesse pour lui. Tu essaieras de le rassurer, tu lui feras remarquer qu’être attendu par la femme qu’on aime n’est pas le pire des outrages… Tu lui souhaiteras d’être heureux en le quittant à destination. Il te donnera tout ce qu’il a dans ses poches et te remerciera de lui avoir sauvé la mise, courant vers sa promise et se prenant lamentablement les pieds dans le tapis. Il parlera de toi à chaque anniversaire en déplorant d’avoir oublié ton prénom et ta légende vivra jusqu’à son divorce.

Tu auras des accidents et quelques accouchements. C’est simple, dès qu’elles sont dans leur 9e mois, elles s’attendent toutes à vivre l’accouchement le plus spectaculaire de l’histoire du cinéma. Et tu feras partie du casting. Pas un problème, les sièges et les tapis sont plastifiés maintenant. Et puis tu auras appris les gestes d’urgence et les techniques de respiration à pratiquer dès le début des contractions. T’auras beau te dépêcher d’aller à l’hôpital, tu ne seras jamais à l’abri d’entendre un cri qui fera de toi une sage-femme roulante. C’est comme ça dans les films. Si t’avais eu un prénom plus commun, elle aurait sûrement décidé d’appeler son fils comme toi, mais là… aucune chance. Pas grave, tu seras tellement content pour elle que ça éclipsera l’espace d’un instant toutes tes galères de la semaine.

Tu auras des anniversaires, quelques enterrements aussi et pas mal de réunions urgentes à débriefer, mais surtout beaucoup de gens qui auront envie de te raconter un morceau de leur vie en espérant que tu puisses, en une phrase, trouver les mots pour les aider à relativiser les problèmes qu’ils traversent.

De fait, les taxis sont les psychiatres des sociétés urbaines. Payés au kilomètre, un cabinet roulant jaune pour des consultations minutées. Dis moi où tu vas et je te dirai qui tu es…

Le simple fait de dédramatiser ta situation les aidera instantanément à se sentir mieux. Vas savoir pourquoi, le fait de voir d’autres gens souffrir plus qu’eux influence à la hausse le bonheur des gens, ou du moins la perception qu’ils en ont.

Ici c’est New York, la ville emblème de cette civilisation. Celle que les autres suivent sans savoir où ils vont. La ville où les modes font déjà partie du passé, où l’on se fiche d’où tu viens si tu as les moyens de tes ambitions. Ici le respect se paye en dollars. Même le bonheur des gosses se mesure au prix de leur école…

 

A suivre…

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