la Foule s'exprime

New York State of Mind : Back In The Days



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Back In The Days

 

Le père, Nurzhan, était le maçon du quartier. Construire une maison, ça voulait dire savoir tout faire de ses mains, des fondations jusqu’au toit même si, dans le village, des yourtes traditionnelles et des constructions en brique cohabitaient. Nurzhan disposait de solides intuitions en architecture qui, bien qu’elles furent empiriques, lui conféraient un sens de l’harmonie et une forte aptitude à raisonner avec les nombres. Ces qualités, il les avait transmises à son fils, Jassam. Quand Nurzhan enseigna les premiers chiffres à Jassam, il était loin de se douter du chemin qu’allait suivre son fils dans les années à venir.

 

Jassam n’était qu’un enfant plein d’innocence. Quand on est enfant, on voit le monde comme une palette d’émotions, de la tristesse au bonheur. On ne fait pas sens des mêmes choses. On raisonne avec son cœur. On vit l’instant sans le charger des contraintes qui font le fardeau des adultes. La responsabilité, les conséquences, le réalisme, le juste milieu : autant de concepts étrangers à l’esprit d’un enfant. On aime. On déteste. On joue, on rit, on pleure. On vit. On s’émerveille des choses simples du monde qui nous entoure, on passe des heures à regarder les étoiles, cherchant laquelle est la plus belle, sans jamais se lasser de les redécouvrir. On joue à cache-cache avec sa meilleure amie, Aya, la fille des voisins, dans le petit bois qui entoure le village. On choisit toujours les mêmes cachettes parce que la seule chose qui compte  dans le jeu, en fait, c’est d’être retrouvé : ce petit instant de surprise et de reconnaissance d’un visage familier éclate souvent en rires et en poursuites. Puis on recommence, en inversant les rôles. Quand Jassam et Aya se retrouvaient, c’est comme s’ils avaient été séparés une éternité, car il y avait presque un monde qui les séparait : Aya avait un précepteur qui venait tous les jours lui donner des cours à la maison, ainsi qu’à son grand frère, tandis que Jassam passait les matins auprès de l’imam du village, Abdulvakil.

 

Adil, le père d’Aya, s’était mis en retrait de ses activités et possédait plusieurs magasins à Aktau, Aksai et Uralsk, qui lui assuraient de confortables revenus et faisaient de lui le notable du village. Bien sûr, une partie de l’argent des magasins était prélevée pour tout ce que la région comptait de fonctionnaires corrompus et bien sûr, cela avait fait d’Adil un homme dur qui avait appris à manœuvrer au fil des années pour ne pas être totalement à la solde du pouvoir. Délaisser la ville au profit d’un village était également une manière de rejeter toutes les ambitions auxquelles aspiraient nombres des bourgeois d’Aktau. Adil n’avait jamais proposé à Nurzhan d’inclure Jassam dans le programme de cours que donnait le précepteur à ses enfants, même si son épouse Sholpan le lui avait suggéré une fois. Elle avait alors durement appris à ne plus poser ce genre de questions. Nurzhan, de son côté, n’aurait jamais demandé à Adil la moindre faveur. Il avait sa dignité. Et puis quelque chose lui disait que Jassam était exactement là où il devait être, auprès de l’imam.

 

De l’imam Abdulvakil, on ne savait pas grand chose, sinon qu’il parlait le kazakh, le turc, le russe, l’anglais et l’arabe parfaitement. Il était revenu au village à la mort de son père après de longues années à l’étranger. Il portait quelques cicatrices sur le visage et sur les bras. Personne ne se serait permis de lui poser la moindre question à ce sujet, mais l’évocation des guerres en sa présence se terminait invariablement par quelques mots d’excuse et son départ. Il avait une voix douce, apaisée et ne haussait jamais le ton. Il nettoyait la mosquée, s’occupait des enfants le matin, officiait pour les prières quotidiennes et partait pour de longues marches dès que c’était possible. Abdulvakil n’était pas étranger au goût de Jassam pour l’obervation des étoiles. Il lui avait appris à les distinguer les unes des autres, à comprendre leurs mouvements et leur ordre. Il avait vu Jassam dépasser ses aînés parmi les autres enfants du village dès qu’il y avait des chiffres en jeu. Il avait repéré cette étincelle dans ses yeux d’enfants, qui laissait entrevoir une soif d’apprendre et de comprendre tout ce qu’il pourrait lui enseigner. Jassam ne se lassait jamais. Il avait toujours une question. Certaines laissaient Abdulvakil perplexe, d’autres lui arrachaient un sourire. Des fois, l’imam voulait prendre l’enfant dans ses bras, le mettre sur ses épaules et lui dire à quel point il était fier de lui, à quel point il aurait été honoré d’avoir un fils comme lui, mais il ne l’a jamais fait. Jassam était le fils (unique) de Nurzhan. Abdulvakil, lui, n’avait ni épouse ni enfant. Ou plutôt il avait tous les enfants (du village) et c’était pour lui une très grande et très belle responsabilité.

 

Aya, quant à elle, était assise à un bureau, tandis que le précepteur marchait de droite à gauche dans un mouvement d’une régularité parfaite, martelant à vitesse constante le carrelage de la salle de cours, tenant une règle en acier à la main comme un chef d’orchestre tient sa baguette. De temps en temps, elle lançait un regard complice à son frère Iskender, puis vers l’horloge, puis vers la fenêtre, espérant voir passer Jassam en courant… puis la règle de Monsieur Dimitri venait douloureusement saisir son attention.

 

Monsieur Dimitri avait une idée précise de ce que devait être l’éducation scolaire des classes bourgeoises en zone d’influence soviétique. Chaque jour avait ses cours. Chaque cours avait sa leçon. Chaque leçon avait des règles à apprendre par cœur, à écrire et à réciter, des exercices et des examens à valider. Chaque idée était liée, d’une manière plus ou moins directe, à la puissance soviétique et à sa suprématie comme société idéale au service du prolétariat, un modèle non-questionnable. Littéralement. Monsieur Dimitri enseignait également le français, d’où lui venait son titre de « Monsieur » que Sholpan et les enfants écorchaient trop souvent à son goût.

 

La fin des cours était une libération pour Aya. Elle réfrénait sa joie, gardant le regard vers le bas le temps que Monsieur Dimitri termine de ranger soigneusement ses instruments dans sa serviette de cuir ciré et replace sa chaise sous le bureau à distance égale des deux extrémités, comme pour mettre en pratique l’enseignement de la symétrie axiale du programme de géométrie élémentaire. Il reboutonnait ensuite son veston de haut en bas avant de se diriger vers la porte principale, qu’il ouvrait puis refermait d’un geste contrôlé de la poignée. On entendait alors ses pas sur les graviers, la porte de sa voiture, le moteur démarrer puis s’éloigner, avant de pouvoir enfin se relâcher…

 

Jouer. Jassam. Dehors.

 

Jassam et Aya faisaient partie de cet univers d’insouciance enfantine auquel on les a trop vite arrachés, alors qu’ils goûtaient à peine les premiers instants de ce que peut être l’amitié. Ils n’appartenaient pas à la même classe sociale et vivaient dans des mondes de plus en plus disjoints. Adil avait toléré que sa fille joue avec Jassam car il avait le sentiment qu’il la privait déjà suffisamment de ce que les filles de son âge considèrent normal dans les grandes villes. Pas de cours de danse, pas de fêtes entre amies, pas d’excursions en groupe pour visiter les grands sites que le protocole soviétique a vus et approuvés comme conforme à l’éducation de la future classe bourgeoise dirigeante. Rien de tout ça. D’ailleurs Aya n’a jamais eu beaucoup d’intérêt pour cela. Elle voulait juste vivre son enfance entre l’affection de ses parents et d’Iskender, les jeux dans la nature et l’amitié qu’elle avait pour les autres enfants du village. Jassam était de loin son meilleur ami. Adil n’était pas satisfait de cette situation mais il l’acceptait, d’autant plus que Sholpan voyait en Jassam une bonne influence sur sa fille, ce qui l’aidait à contrebalancer la rigueur de Monsieur Dimitri.

A suivre…

 

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