la Foule s'exprime

LE SUICIDE DU PHOENIX



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LE SUICIDE DU PHOENIX

SOUVENIRS D’UN NOUVEL AN, QUI APPARTIENT À UNE AUTRE VIE.

Un soir du nouvel an, il y a presque quinze ans, avec quelques grammes d’alcool dans le sang, j’ai répondu très franchement à une question anodine : et toi, tu fais quoi dans la vie ?

« Je me bats ».

Entre yeux imbibés de rhum ou de vodka, on s’est racontées nos vies, cette inconnue et moi, que je n’ai jamais revu de ma vie.

Dans cette petite pièce sombre, éclairée par une ampoule rouge, quelques personnes dansaient sur des sons que mon cerveau traduisait par des bruits graves, sans rythme, incompréhensibles, comme si j’étais entre deux mondes. Et je regardais ces corps danser, devenus flous en raison de mes shooters bus à la va-vite. J’aimais m’enfiler des tonnes de shooters. Je trouvais que le nom et la pratique représentaient le médicament idéal : s’était mettre rapidement un élément dans son corps, qui en cinq minute pouvait faire basculer d’un monde à un autre. Le meilleur : l’absinthe, se truc imbuvable à 90°, tellement radical. C’était comme lorsqu’on procède à une anesthésie générale : tu comptes jusqu’à 10, et c’est parti. Ton cerveau prends 15 Kg, tu luttes vingt fois plus contre la loi de l’attraction terrestre, ton corps et ton esprit deviennent insensibles. Parfait.

Ces corps qui dansaient dans cette pièce sombre éclairée d’une ampoule rouge, devaient percevoir la réalité comme moi, au regard de leurs mouvements qui défiaient la « rationalité corporelle ». Tout le monde était ivre. Tout le monde fêtait cette entrée dans une nouvelle année avec des yeux imbibés du rhum ou de vodka. Il fallait faire passer la pilule : prendre conscience que les prochains jours seraient les mêmes, imbibés quant à eux de tristesse, de résignation face aux exigences de la vie.

Tu remarqueras que l’alcool ne te fait pas oublier les automatismes les plus absurdes que ton monde social t’as fait intérioriser :

« Et toi, tu fais quoi dans la vie ? »

« Je me bats ».

Elle rigole, je rigole, elle vacille entre les quatre points cardinaux, je la regarde l’air de dire « le pire, c’est que je me rends compte maintenant que c’est vrai ». Mais j’avais 13 ans à ce moment-là, je n’arrivais pas encore à verbaliser ces constats.

J’ai commencé à lui raconter ma vie. Et au fur et à mesure que je lui faisais part des détails les plus sordides, ses yeux traduisaient une prise de conscience qui l’aidait à décuver. Plus elle découvrait mon passé, plus l’alcool laissait place à une lucidité teintée d’angoisse et de compassion. Elle approchait de la trentaine et elle découvrait une gamine devenue plus adulte qu’elle bien trop tôt. Et à chaque fin de phrase, un autre détail me revenait à l’esprit, celui que l’alcool avait visiblement « libéré » davantage qu’anesthésié. En lui racontant mon passé, je prenais conscience de tout ce qui m’était arrivé depuis ma naissance.

Elle m’a laissé son mail pour rester en contact malgré son futur départ à l’étranger. Elle ne m’a jamais répondu…

Comme je te comprends, chère inconnue.

J’ai repensé à tout ce que je lui avait dit, tout ce que je m’étais avoué. « C’est du lourd ». Mais c’était ma vie, je devais faire avec, et pour moi, c’était inconcevable que les choses puissent changer. Autour de moi, tout le monde vivait avec cette même certitude. Comment la troquer avec une autre idée de la vie ?

Quinze ans sont passés…

J’ai vécu de quoi lui raconter encore deux ou trois heures de récits pleins de lourdeurs, d’injustices, de choses tristes… tellement tristes….

Et puis ce matin, en lisant un bouquin dans mon lit, assise en tailleur, avec une tasse de café italien, une tasse peinte à la main par un artisan inconnu, mais visiblement plein de talent, je repensais à un voyage fait il y a quelques mois, dans un endroit improbable pour partir en vacances pendant l’été. Un endroit où j’ai été, car invitée un dimanche matin, par téléphone : « tu fais quoi mercredi ? Rien. Ça te dit de venir à Sarajevo ? Heu… Ouais ! ». j’imaginais raconter ça à quelqu’un, peut être cette même inconnue du nouvel an, et j’imaginais qu’elle me réponde : « mais tu as de supers amis dis moi! C’est un euphémisme », ai-je répondu instinctivement à ce dialogue imaginaire.

J’ai repensé aux plus beaux moments vécus là-bas : rentrée par hasard dans une vieille mosquée ottomane, un imam récitait sourate ar-Rahman. Il faisait très chaud dehors, nous jeûnions, et arrivés là, dans cet endroit doux, accueillis par des versets qui prennent aux tripes, j’ai pleuré. Ce cadeau de la vie, qui venait de me tomber dessus, qui venait de me poignarder le cœur pour le remplir de bonheur. Je vivais désormais des moments d’une beauté qui n’avait d’égal que la dureté de mon passé. Je vivais désormais des moments profondément beaux, comme j’avais pu vivre auparavant des moments profondément tristes.

En partant, je suis passée à côté de cette inconnue, dont les rides indiquaient les huit décennies passées sur Terre. Ses rides décoraient un regard qui me disait « je t’aime », et nous nous sommes serrées très fort dans nos bras, intuitivement, sans un mot, comme si nous étions de vieilles amies. Nous ne parlions pas la même langue, nous ne nous connaissions pas, et nous nous sommes dis « je t’aime », silencieusement, juste par un câlin. Je pleurais davantage. Nous nous sommes quittées en nous disant avec nos yeux imbibés de larmes d’amour : « rendez-vous auprès de Lui ».

Et j’ai repensé à cet autre cadeau, quelques années avant, dans une autre mosquée, dans un autre pays, un autre jour de jeûne, un vendredi. Dans cette mosquée qui tentait de contenir une femme par cm² pour lui offrir le sermon hebdomadaire, j’ai fini par m’asseoir près de cette dame, de l’âge de ma mère. Elle se démarquait de toutes les autres, car c’était la seule qui gérait le manque de place avec douceur et attention. Elle semblait être la mère de nous toutes, celle qui nous éduquait par son silence et sa sérénité. Nous nous sommes échangées le salam traditionnel, mais qui avait pris toute sa tournure spirituelle à ce moment précis. Encore un regard imbibé d’amour qui croisait le mien. Bien que facilitées par une promiscuité assez prononcée, nous nous sommes serrées dans nos bras. En anglais nous nous sommes demandées de quelles villes nous venions. Elle vivait en Hollande, moi en France, et nous étions dans une mosquée de Fès. Nous nous sommes données rendez-vous auprès de Lui.

Et j’ai repensé à cet ami, qui depuis deux ans me parlait de ses voyages en Inde. Il me racontait ces rencontres improbables, à l’improviste, comme ce musicien qui vivait dans le désert du Rajasthan, près de la frontière pakistanaise, qui jouait des qawalis si prenants, qu’ils l’avaient conduits aux quatre coins du monde. Un vieil homme inconnu de tous, vivait reclus dans le désert, avec sa famille, ses instruments et son talent. Il me racontait le bonheur que ça avait été pour lui de rencontrer ces bouts de vie. Quand cet ami me racontait ces souvenirs, il était à ce moment-là mon professeur d’anthropologie. Un jour, après un cours, il m’a donné la liste des élèves qui partiraient en Inde avec lui deux mois plus tard. Une personne qui avait mon nom et mon prénom en faisait parti. Oui, c’était bien moi. Il m’avait offert un voyage de deux semaines en Inde. Oui, mon professeur. Un énième cadeau de la vie qui a renouvelé mon contrat avec elle.

J’avais passé tous mes étés enfermée à la cité, jusqu’à penser que ce qui m’était accessible du monde se limitait à l’Europe et au mieux, le Maghreb. On me parlait du Taj Mahal, cette « merveille du monde » qui ne s’offrait qu’aux autres. Elle est désormais une des merveilles de ma vie. J’ai vu le Taj Mahal ? Alors « the world is mine ».

J’ai rencontré ce vieil homme inconnu de tous, reclus dans le désert. J’ai écouté ses qawalis. J’ai rencontré des gens qui m’ont serré dans leurs bras sans me connaître, dont le sourire gratuit me démontrait que le plus beau de l’humanité s’offrait à tout moment, à chaque coin de rue. Une femme a demandé à être prise en photo avec moi (une pratique culturelle courante au Rajasthan), avec une main posée sur mon épaule, elle m’a serré contre elle, avec une main sur ma joue, elle a collé son visage au mien. Et nous nous sommes dites au revoir sans mot, juste avec ces mêmes yeux imbibés d’amour, qui désormais, semblent alimenter mon quotidien.

De ces sourires gratuits, de ces câlins d’inconnues, de ces moments qu’aucun mot ne pourrait traduire, j’ai ressuscité.

Et j’ai repensé à tous ces autres cadeaux que j’aurais pu raconter à cette inconnue, ce soir du nouvel ans d’il y a presque quinze ans, dans cette pièce sombre éclairée d’une ampoule rouge. J’aimerais prendre ces quelques inconnus dans les bras, comme ces cadeaux de la vie ont fait avec moi, et leur dire : « suicidez-vous bande de phoenix, car le meilleur est avenir ».

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