la Foule s'exprime

New York State of Mind : JFK 7:38



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JFK 7:38

Le signal de sécurité est allumé. Il indique qu’il est maintenant obligatoire d’attacher sa ceinture. L’avion amorce sa descente vers JFK. Jassam termine de remplir le formulaire de débarquement qu’il devra remettre aux officiers de l’immigration américaine au terme d’une séquence encore inconnue pour lui. Ce moment, il l’a pourtant imaginé des centaines de fois. L’avion se posera, il rejoindra l’aire de stationnement, le pilote opèrera le dernier virage avant de stationner.

Les opérateurs au sol guideront l’accrochage des rampes de débarquement aux deux portes gauche de l’appareil, tandis qu’à l’intérieur les passagers se lèveront déjà pour se saisir de leurs sacs, enfiler leur veste, allumer leur téléphone, faire barrage au milieu du couloir, dire à leur mari, femme et enfants de se préparer à descendre vite, vite, vite avant les autres !

Le personnel navigant prononcera la formule « PNC aux portes – désarmement des toboggans – vérification de la porte opposée » dans un combiné téléphonique puis ouvrira les portes comme on ouvre celles d’un coffre-fort, laissant entrer de l’air américain à l’intérieur de la cabine. L’air américain ? C’est celui que respirent les acteurs et qui rend leur vie si palpitante. Jassam s’en gorgera les poumons, puis suivra le flux des voyageurs à travers les couloirs de l’aéroport, doublant les passagers des sièges 38B et C, 27A, 12F et 8E au pas de celui qui se dépêche sans vouloir paraître pressé.

Il croira faire une bonne affaire et gagner du temps mais sera vite déçu quand, 312 mètres et 4 virages plus loin, il se rendra compte que la file d’attente au contrôle des passeports compte 527 personnes avant lui pour 21 guichets dont 5 fermés, soit une file d’environ 33 personnes par guichet ouvert, pour un temps moyen de 2mn30 à 3mn par personne, ce qui fait une attente estimée entre 1h22 et 1h39. Il attendra, mais chaque minute verra son inquiétude progressivement augmenter, jusqu’au moment où le stress dépassera l’impatience, mais il se contiendra. Il observera les attitudes des voyageurs et des officiers puis remarquera que, de temps en temps, certains voyageurs sont conduits dans un bureau aux vitres opaques d’où ils ne ressortent pas. Probablement des formalités de visa à régler.

Pour l’instant, Jassam ne sait rien de tout cela. Il est absorbé par l’application qu’il fournit à remplir le formulaire de débarquement.

Non je n’ai confié mon sac à personne. Non je n’ai jamais été poursuivi pour crime contre l’humanité durant la seconde guerre mondiale. Non je n’ai pas l’intention de participer à des actes terroristes sur le sol américain, pas plus que je ne viens pour faire du trafic de drogue.

Je viens pour oublier. Je viens pour écrire. Je viens pour vivre. Je viens pour devenir personne. Juste un visage dans une foule d’anonymes. Je veux être un numéro de sécurité asociale. Une ligne dans un registre perdu, un inconnu au bataillon, un chiffre parmi les grands nombres. Je veux vivre là où vont les comédiens pendant les pauses publicitaires, hors champ, hors circuit, éclipsé par la réclame, caché derrière des panneaux criant les hymnes de votre monde. Je me contenterai de peu. Je ferai silence. Je tairai mes souffrances, j’étoufferai mes regrets comme j’ai tué mes espoirs. Je serai une statistique confortant le bilan d’une politique que vous choisirez. J’attendrai patiemment dans la file d’attente que vous m’aurez désignée…

Jassam scrute un à un les individus qui l’entourent. D’où viennent-ils ? Quelle est leur histoire ? Que recherchent-ils à New York ? Qu’espèrent-ils y trouver ? Si les autres voyageurs se posaient les mêmes questions à propos de Jassam, on serait bien obligé de leur répondre que le temps d’attente pour le contrôle des passeports est malheureusement insuffisant pour leur raconter son histoire sans en omettre des parties essentielles ni verser dans la caricature de l’immigré d’Asie Centrale cherchant un avenir meilleur au grand pays de la liberté. On préciserait que c’est tout de même une belle histoire, souvent triste et parfois heureuse, dont certains événements leur feront voir leur propre vie sous un angle totalement différent. On leur dira qu’il ne convient pas de révéler la manière dont Jassam s’est procuré un passeport, ni comment il s’est vu octroyer une carte verte pour avoir le droit de travailler aux Etats Unis. On leur demandera de comprendre que ce n’est pas le plus important dans l’histoire de Jassam et on leur rappellera qu’elle a commencé il y  a bien longtemps, dans un village près de Aktau, au Kazakhstan, où vivait une famille dont les enfants étaient la seule richesse.

A suivre….

 

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