la Foule s'exprime

Hoax du cerveau : trois neuromythes débunkés



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S’il existe des croyances sans fondements qui ont la vie dure, on peut dire que les neurosciences ne sont certainement pas épargnées. Le fonctionnement de cette petite boite noire baignant dans un bain de liquide visqueux et soigneusement protégée par toute une armada de défenses osseuses et de tissus nerveux a légitimement de quoi fasciner, de quoi susciter même des passions pour le moins quelque peu obsessionnelles – je serais trop mal placée pour émettre une critique à ce sujet.

Cet engouement fort légitime pour les neurosciences cognitives présente cependant des effets collatéraux assez gênants : ces petites légendes souvent un peu farfelues en ce qui concerne le fonctionnement du cerveau peuvent avoir, aussi, des conséquences néfastes sur certains domaines et particulièrement celui de l’éducation, et des résultats non répliqués peuvent s’imposer en vérités absolues pour s’infiltrer dans de véritables mannes financières présentées sous forme de produits ou de méthodes supra-efficaces pour améliorer nos performances intellectuelles.

Qu’est-ce qu’un neuromythe ?

Comme l’indique la pétillante Élena Pasquinelli (chercheure en philosophie des sciences cognitives et enseignante à l’Ecole Normale Supérieure de Paris) dans ses ouvrages et interventions:

Un neuromythe peut être défini comme une croyance fondamentalement fausse, exprimée dans un langage (pseudo) neuroscientifique, tirée d’expériences n’ayant pas de réelle validité scientifique et résistant particulièrement à l’information rendue disponible pouvant la contredire.

Un neuromythe est par définition « séduisant », c’est-à-dire qu’il colle de façon plus ou moins évidente à des intuitions semblant toutes logiques. Il suffit ensuite de saupoudrer de quelques mots un peu sexy tels que néocortex ou hémisphère cérébral et d’ajouter une image de cerveau un peu sophistiquée, et le tour est joué. Non, je n’en rajoute pas, ceci est le résultat de deux études sérieuses menées (ici et ici) afin de comprendre l’engouement suscité : chez un sujet qualifié de « naïf », une explication fallacieuse employant un langage neuroscientifique est jugée plus crédible, plus pertinente et paradoxalement plus logique qu’une explication pragmatique en étant privée. Pire encore, une simple représentation du cerveau sous forme d’imagerie fonctionnelle donne également un crédit dépassant les autres illustrations possibles d’un fait cognitif, quand bien même elle ne serait pas en rapport avec le contenu.

Ces petites histoires farfelues sur le fonctionnement de notre cher encéphale ont donc un terrain favorable pour prospérer avec liesse, surtout lorsqu’ils ont l’appui de programmes commercialisés avec force technique mercantile. Les neuromythes les plus courants ont aujourd’hui pignon sur la rue des enseignants et éducateurs – sans oublier les parents – usant alors argent et énergie pour proposer des méthodes ou programmes basés sur des faits non-prouvés. Une étude menée par l’OCDE auprès des enseignants du Royaume-Uni et des Pays-bas a démontré la prévalence de certains neuromythes tels que celui des « learning styles » ou celui du cerveau droit et du cerveau gauche, soutenus par 93 % des enseignants néerlandais pour ce premier, et 91 % des enseignants britanniques.


Penchons-nous donc sur ces sympathiques brain facts !

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  1. Le cerveau gauche et le cerveau droit. 

Notre comportement serait donc influencé par la prédominance de l’un de nos deux hémisphères cérébraux dans son fonctionnement. Le raisonnement est simple : si vous êtes une personne froide, logique et cartésienne, fan de maths et ordonnée jusqu’à en présenter des TOC, vous êtes forcément un « cerveau gauche ». Si vous êtes du genre désordonnée, créative, dispersée et particulièrement émotionnelle pour ne pas dire un peu névrosée, il est clair que vous êtes un « cerveau droit ». Nous serions donc ballottés au milieu d’un yin-yang cérébral où logique et passion s’affrontent et où l’un ou l’autre finit toujours par prédominer. Raisonnement pour le moins binaire.

L’origine ? Dans les années soixante, une équipe de chercheurs s’est aperçu que lorsque le corps calleux était lésé ou sectionné – le corps calleux assurant la communication entre les deux hémisphères cérébraux – les deux hémisphères pouvaient traiter l’information de façon indépendante (entre autre foultitude de problèmes bien plus gênants). De là, l’idée a fait son chemin vers une catégorisation des hémisphères cérébraux.
Aujourd’hui, plusieurs études ont démonté la légende pièce par pièce. Une étude récente, basée sur l’analyse de plusieurs milliers d’images par résonance magnétique fonctionnelle (analyse des aires cérébrales impliquées dans différentes tâches de résolution de problème en temps réel) ont permis de lever définitivement le doute : si certaines fonctions cognitives peuvent effectivement être localisées dans un seul hémisphère, il n’existe aucun usage préférentiel dans l’utilisation de nos deux hémisphères lors de l’analyse et du traitement de l’information.
On peut donc être créatif ET d’une logique implacable. Ou bien émotionnel ET organisé, c’est selon.

  1. On n’utilise que 10 % de notre cerveau.

C’est bien le mythe que nous avons tous entendu au moins une fois dans notre vie, et qui ne repose sur strictement rien. À l’origine, il s’agirait d’une assertion de ce cher Einstein, démentie plus tard par ses proches. Il n’existe aucune preuve scientifique tangible ni même ébauche d’étude à ce sujet, c’est un non-sens sans aucun fondement.
L’intégralité de notre cerveau est utile, jusque dans ses plus petits recoins, chaque petite parcelle pourvoit au traitement des informations reçues et aucune n’est laissée en reste. Nous n’utilisons certes pas la totalité des différentes aires ou structures cérébrales en permanence, l’imagerie par résonance magnétique démontre que nous utilisons uniquement les aires pertinentes et dédiées à la fonction qui leur est dévolue en fonction de la tâche requise. C’est fort dommage, car j’aurais vraiment aimé pouvoir contrôler des objets à distance, avec un peu d’entraînement.

  1. Les « learning styles » ou styles d’apprentissages.

thinkingcapwhoaIl s’agit sûrement de celui à l’allure la plus plus crédible et et la plus pertinente d’entre tous. Ce neuromythe égraine le postulat selon lequel nous posséderions tous un style préférentiel d’apprentissage tel que l’apprentissage visuel ou kinesthésique. Il serait alors préférable d’user de ces compétences d’apprentissages très spécifiques et ciblées pour favoriser une meilleure rétention de l’information. Voyons de plus près.

L’origine des learning styles remonte à l’idée qu’il existe plusieurs types d’intelligence, de nombreuses théories ont circulé et la recherche carbure encore, la psychologie cognitive et différentielle abonde d’une littérature fleurissante à ce sujet, cependant un théoricien s’est particulièrement détaché du lot : Howard Gardner. Notre joyeux chercheur Harvardien s’est attaché à distinguer 7 types d’intelligence : visuo-spatiale, kinesthésique, musicale, inter et intrapersonnelle, linguistique et logico-mathématique. Si cette théorie reste encore aujourd’hui particulièrement contestée, elle fut d’une certaine façon le point de départ des learning styles, propulsant l’éducation dans une ère nouvelle  se voulant inclusive : l’intention de départ était plutôt honorable.

Nous avons donc élaboré des méthodes et techniques d’apprentissages basées sur l’idée d’un style préférentiel, et puis, comme n’importe quel procédé nouveau, voulu évaluer la pertinence du modèle au travers d’études plus ou moins sérieuses : échec total de la démonstration. Plusieurs articles et autres reviews (comme ASP ou LSRC)  sont apparus progressivement, évaluant l’efficacité d’un style d’apprentissage préférentiel : non seulement le style d’apprentissage particulier n’était pas plus efficace pour l’optimisation des acquis, mais il était évident qu’un apprentissage fondé hors du learning style préférentiel s’avérait plus efficace !

Le débat a poussé Howard Gardner lui-même a prendre une tribune auprès du Washington Post afin de défendre son beefsteak : « les intelligences multiples ne sont pas les styles d’apprentissages ! » clame t-il, se dédouanant de cette approche qu’il ne reconnaît pas comme partie intégrante de sa propre théorie, distinguant l’idée d’intelligences multiples comme compétences acquises développées dans un domaine particulier et la façon d’apprendre et de retenir l’information dans des domaines très variés : ce n’est pas parce que l’on possède une intelligence visuelle (selon les critères Gardneriens) développée que l’on est forcément un apprenant « visuel ».

Sans aucune efficacité aucune, les learning styles ont su s’imposer dans l’éducation et restent aujourd’hui une croyance particulièrement ancrée dans le corps enseignant, dont beaucoup, d’excellente volonté, veulent adapter leur classe et leur façon d’apprendre en suivant les modèles prescrits à partir de ces postulats. Il s’agit d’une perte d’énergie et de temps considérable qui pourrait être employée à l’inclusion sous toutes ses formes : le travail reste vraiment colossal à ce propos.

Il existe encore beaucoup d’autres neuromythes plus ou moins connus et ayant plus ou moins de crédibilité auprès du grand public, n’ayant pas ici l’espace nécessaire pour les développer plus en avant (toutes les meilleurs choses ont une fin et cet article commence à se faire long), je vous renvoie si le cœur vous en dit vers quelques petites choses intéressantes sur le sujet, à commencer par cette superbe intervention d’Élena Pasquinelli sur le sujet – à noter qu’elle a également écrit un livre sur le sujet intitulé « Mon cerveau, ce héros – mythes et réalité » aux éditions le Pommier.

En conclusion, il me semble que nous devrions garder toujours beaucoup d’humilité à l’égard du fonctionnement de ce cher encéphale, et toujours tenter d’opter pour une approche critique et fondamentalement épistémologique du « fait cérébral » . Si la psychologie cognitive n’en est plus à ses balbutiements, il existe encore beaucoup de zones d’ombres théoriques disputées et convoitées.

Il reste des failles, et l’engouement médiatique, propulsé par l’aspect séduisant de l’idée et de sa salade de mots un peu sexy, peut très vite dégénérer vers d’une part une légende aux allures de vérité absolue, et d’autre part une perte de temps et d’argent très vite récupérée par des loups ayant flairé l’odeur du filon mercantile.

Rien n’est jamais définitivement sûr quand on parle de matière grise, parole de cerveau gauche.

 

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