la Foule s'exprime

Donald Trump vs Luke Cage



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Habemus maître-du-mondeTM. La fumée n’est pas blanche, le message n’est pas celui de la paix universelle, le nouvel élu n’a pas fait vœux de chasteté, d’intégrité ni même de vérité, mais le voici bientôt assis dans un bureau oval avec, d’un côté une cohorte de conseillers tous plus avisés les uns que les autres, fraîchement recrutés lors d’un road trip dans le néant identitaire américain et, de l’autre, de jolis boutons rouges, pour faire des guerres comme seule l’Amérique sait en mener : pensées avec des Playmobils… scénarisées à Hollywood et laissant des millions de victimes innocentes, dans le monde réel. Là bas, si loin, dans l’Orient compliqué.

Donald Trump vs Luke Cage : Quand la fiction devient réalité

 

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Voilà donc Donald Trump, l’anti-système milliardaire, abjecte sexiste « chatte-attrapeur », mur-constructeur, migrant-expulseur, musulmans-bloqueur, raciste-conforteur, médias-conspueur mais antenne-grateur, taxe-non-payeur, dissident-recruteur live de l’establishment-central-tower, économie-relanceur et brushing-insulteur… dont le principal mérite, que tout observateur aura tôt fait de reconnaître, est d’avoir, avec un indicible génie, capté l’exaspération d’un peuple américain trop souvent méprisé par des démocrates si prompts à faire, avec le sourire, quelque guerre exotique pour relancer l’armement, en distribuant des leçons de Droits-de-l’HommeTM aux mêmes dictateurs dont on fournit les fusils, forme les agents et orne les palais, tout en considérant sur leur propre sol que tirer à vue sur un Noir désarmé est un pur acte de patriotisme et de légitime défense, dès lors qu’on porte un uniforme.

La démocratie happy meal, soumise au réel de son propre peuple. Il fallait au moins une Hilary Clinton pour symboliser la schizophrénie politique déphasée, afin que Donald Trump puisse être porté au pouvoir.

Mais l’Amérique, c’est aussi Luke Cage, le héros noir de Harlem dont la première saison s’affiche sur les écrans de Netflix, qui casse les murs à coups de poing comme les réalisateurs de la série espèrent casser les préjugés. Un Harlem incarné, un regard ni angélique, ni moralisateur sur des Noirs dont on montre, choc, qu’ils sont aussi divers que l’est l’humanité.

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Il y a parmi eux des hommes et des femmes, des élus, des travailleurs précaires, des entrepreneurs, des policiers, des héros anonymes et d’autres dotés de pouvoirs incroyables, des méchants complexes n’étant pas uniquement le fruit d’un déterminisme social, des cyniques et des idéalistes. On y voit Mariah Dillard, élue corrompue se raccrochant à des slogans politiques, avant de succomber à ses penchants criminels refoulés. On y découvre Cottonmouth, chef de gang ambivalent, capable de l’extrême violence comme de stratégies cyniques et calculatrices. On suit Pops, le coiffeur du quartier dont le salon est l’un des espaces de dialogue, « la Suisse », tandis qu’il essaie, un jour après l’autre, de protéger les jeunes de la délinquance. On veille avec Misty, la policière chargée d’enquêter sur les meurtres qui s’accumulent dans le quartier.

 

On réintroduit dans la condition noire toute la complexité de la condition humaine. La série a aussi le mérite d’amener les téléspectateurs à se décentrer de leurs codes habituels, dans lesquels les personnages noirs, asiatiques ou arabes sont cantonnés à des rôles secondaires, performant les stéréotypes les plus éculés.

Et même quand le réel dépasse la fiction, la condition de Harlem reste la même et se désincarne, une année après l’autre. La série Luke Cage, malgré tous ses apports, est presque muette sur la gentrification de Harlem, sur l’éviction méthodique des classes populaires et l’exotisation des cultures qui définissent l’identité du quartier. Mais comment parler de tout cela dans une série à grand public? Au moins, la série a le mérite d’essayer.

L’Amérique, pays de contrastes, produit l’un comme l’autre, sur quelques kilomètres carrés. New York, c’est Donald Trump et Luke Cage.

Le premier ressemble à un personnage de fiction, devenu réalité.

Le second ressemble à un personnage réel, dont on aurait fait une fiction.

Comme si l’on avait besoin de donner des super-pouvoirs à l’homme noir, pour qu’il soit digne d’une série. Comme s’il fallait qu’il soit beau et indestructible pour pouvoir inspirer et servir de modèle. Comme s’il fallait une discussion chez les producteurs d’entertainement, pour expliquer et convaincre qu’un Harlem complexe est possiblement bankable. Cette figure du noir surhumain et dangereux a été fréquemment invoquée lors des bavures des dernières années, pour légitimer la peur primale qu’auraient ressenti les agents, avant de les tuer. En courant ou au sol. De face comme de dos. Ce que Marvel met en images dans le registre des Comics coïncide, dans une triste ironie, avec un réel rattrapant.

Contemplez Luke Cage, surhumain normal et Donald Trump, humain anormal.

Method Man : le troisième homme

Entre Cage et Trump, une connexion involontaire et improbable : Method Man.

Sur le deuxième album du plus pérenne des rappeurs made in Wu Tang, Tical 2000, Donald Trump faisait un « skit » (un petit extrait), en expliquant toute son impatience quant à la sortie de l’opus. Échange de bons procédés : ça a toujours été du plus bel effet, pour la bourgeoisie New New-yorkaise, de s’encanailler avec des rappeurs. Et inversement, dans un rap game se signalant (déjà à l’époque, pas exclusivement mais aussi) par le biais d’une revendication capitaliste et individualiste, avoir un milliardaire sur son album ne dénotait pas du couplet suivant. Les uns cherchaient la street credibility, les autres celles du business.

Du bus de Staten Island où a été tourné le mythique clip de Bring the Pain à la Trump tower au cœur de Manhattan, les symboles antinomiques sont une constance américaine.

Rap et business ont historiquement fait bon ménage, avec pour hilarant dommage collatéral de voir, avec une délectation presque enfantine, des hommes d’affaires blancs se déhancher (selon eux) comme-des-rappeurs sur des plateaux promo, hochant la tête d’un air entendu sur des 16 mesures hardcore, comme si l’évocation du ghetto figuré leur rappelait l’enfance qu’ils n’ont jamais vécue. Mais ça, c’est une autre histoire…

Method Man qui, 18 ans plus tard, offre dans la série Luke Cage un tableau lucide de la condition noire.

A l’occasion d’une interview dans la série, lors de laquelle il est interrogé sur Luke Cage (alors recherché par la police) : « Si Luke Cage est innocent, pourquoi s’échappe-t-il de la police ? »
Sa réponse :

« Parce qu’être à l’épreuve des balles sera toujours secondaire par rapport au fait d’être noir. Il y a quelque chose de puissant dans l’idée qu’un homme noir puisse, en plus de résister aux armes à feu, se libérer de la peur.La rue aime Cage et j’aime Cage. (…) Vers qui se tourner quand plus personne ne respecte les lois ? Face au crime et à l’injustice, c’est Luke Cage qui résiste. Ils nous ont pris Malcolm (X) et Martin (Luther King). Maintenant, nous avons un héros à notre service et c’est un héros noir. Le quartier couvre Luke Cage d’un amour pare balles. »

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