la Foule s'exprime

« Blanc, blanc, blanc » Euro 2016



Le 12 juillet 1998, la rue s’esclaffait de joie et criait à s’époumoner « Zizou président » pour l’exploit sportif qu’il avait, lui et son équipe, mené permettant à la France de remporter sa première coupe du monde de Football.

La foule en folie arborant, sur l’avenue de la grande armée en direction de l’Arc de Triomphe, la fierté d’une France plurielle « Black, Blanc, Beur ». Un grand moment d’émotion partagée et unique dans l’histoire du Football français.

On se souvient de Thierry Rolland avec Jean-Michel Larqué au micro, de la calvitie de Zidane, du baiser de Laurent Blanc sur le crâne de Barthez, de Jacques Chirac pris par l’émotion, debout levant les bras en l’air, fou de joie… On se souvient également, des cortèges de voitures dans nos rues, des jeunes s’entre-lassant, chantant, hurlant de bonheur, les casseroles qui raisonnaient dans les quartiers, les sirènes qui accompagnaient cette foule en délire.

Je me souviens de cette parole de Girou « Le foot, c’est la France plurielle ». Pour moi, fille d’immigrés, ça voulait dire beaucoup. Ça voulait dire que nous sommes capables de vivre ensemble, de réaliser des merveilles lorsque l’on décide de faire de nos différences culturelles, ethniques, une richesse qui nous rassemble. On apprend à regarder l’autre avec cette volonté d’arriver à une cohésion sociale épanouissante pour chacun.

La presse internationale admirative titraient leur « Une » matinale d’éloge sur l’exemplarité de cette génération de joueurs.

Tellement fière de cette équipe « bleu, blanc, rouge » en couleur, unie, solide, portant les valeurs de fraternité, d’égalité et de liberté, mais aussi des valeurs de communion, de solidarité, de tolérance.

Cette victoire n’était pas seulement footballistique, elle avait réussi à dire au monde entier que les enfants de parents étrangers pouvaient devenir ce nouveau visage d’une intégration réussie, un nouveau modèle universel.

Le phénomène « 1998 » avait été salué par l’Allemagne. Cette diversité ne lui avait pas échappé, elle, qui avait connu des blessures profondes, s’enrichissait, cette fois, de cette ligne positive et l’on connaît aujourd’hui, le modèle d’intégration cosmopolite que son équipe nationale porte.


Mais ça c’était avant…

C’était l’époque où on nous conseillait de manger des pommes, où la politique parlait cohabitation, la loi sur les 35 heures adoptée, la première supérette automatique 24/24h…

La naïveté du bien-être social, du progrès motorisé, du fruits et légumes bourrés de pesticides bons pour la santé. Du haut de mes 18 ans, le baccalauréat en poche, l’an 2000 approchait à grand pas et il y avait cette espérance fantasmagorique, plutôt surréaliste, d’être à quelques années d’une révolution extraordinaire proche du film « retour vers le futur », tout semblait facile et accessible.

Sauf que l’après 1998, fut d’un tout autre visage, bien moins euphorique. Lorsque les politiques publiques s’engageaient à proposer une loi cadre au sport « loi buffet » pour s’assurer que chaque commune puisse mettre en marche des dispositifs d’accès aux sports pour tous – entendez le sport de masse, et le retrait de l’exclusivité à une certaine catégorie sociale – en 2002, c’est la figure du Front National qui pointe son nez au second tour des élections présidentielles.

Le choc pour tous, et la gloire pour d’autres. Les couleurs du drapeau bleu, blanc, rouge n’avait plus cette même saveur plurielle du « Black, blanc, beur » pour l’humaniste que je suis. Un basculement, l’ascenseur émotionnel en chute libre, la magie du fantastique faisait face à une réalité indigeste.

Les petites réparties de l’extrême droite sur le sujet du sport, jusqu’alors méprisé, n’avaient plus le même impact, on saisissait son expansion. Sa position, au second tour, donnait le ton sur ce qui était en train de gravir insidieusement.

À force d’aller à l’affût du moindre commentaire Lepenniste pour faire le Buzz, de diffuser en boucle son refrain, faire mine d’être offusqués sur les plateaux télévisés par ses idées racistes mais en même temps, lui faire vitrine et puis, au fur et à mesure, années après années, finir par instaurer une sorte de tradition « culturelle » où le public, avant chaque compétition importante, attendait, aujourd’hui encore, le commentaire du FN sur la question de la composition de l’équipe de France.

« On a mis un Algérien pour faire plaisir aux Arabes, un Kanak qui ne veut même pas chanter la Marseillaise et des Noirs pour satisfaire les Antillais : tout ça, ça n’a rien à voir avec une équipe de France! » disait- il lors de son traditionnel meeting dans les Bouches-du-Rhône.

Il était le seul parti, à cette époque, à proférer ce genre de discours racial en toute impunité. Il estimait qu’il était « artificiel que l’on fasse venir des joueurs de l’étranger en les baptisant équipe de France » niant, de fait, les joueurs sélectionnés natifs du pays.

Et puis, progressivement leurs idées ont gagné du terrain.

La droite décomplexée et aujourd’hui la gauche droitisée multiplient leur opinion sur le rôle, l’identité, l’éthique, le profil sélectionnable du sportif dans l’équipe de France.

L’élite sportif n’est plus un simple joueur de ballon portant la tunique bleue, il est la représentation d’une identité nationale à l’effigie de la propagande politico-sociale et plus, celle du peuple comme on a aimé le penser depuis la démocratisation du sport en France.

Son identité propre est balayée, il n’est plus, seulement, accepté pour ses qualités physiques et tactiques, son niveau de jeu, son charisme sportif… Il doit être l’étendard d’un modèle identitaire d’une idéologie politico-raciale.

Depuis 2002, les langues se sont déliées : Finkielkraut jugeait de l’équipe de France qu’elle était « black, black, black », ses excuses auraient pu être entendues, sauf que nous connaissons l’artiste, il n’est pas à son seul et premier « gnagnagna » xénophobe, sa prétendue sincérité ne prend pas.

Lui, qui disait de la formule « black, blanc, beur » qu’elle était un mythe, il n’avait pas mis les pieds dans l’avant et après sport pour tous, il ne pouvait pas savoir que la vie sportive communale portait déjà cet effet cosmopolite depuis bien longtemps et que ce sont les élites de ce pays qui refusent de porter cette énergie multiculturelle dans leurs instances, leur plateaux tv, le gouvernement.

Pour lui, la formule “black, blanc, beur” est une expression associée à la situation des banlieues parisiennes où l’on y trouve une majorité de jeunes, qu’il qualifie plutôt de “ des beurs et de blacks” qui posent problèmes, qui se révoltent “avec un caractère éthnico-religieux”. Une façon de dire que la constitution des joueurs de l’équipe de France, pour la majeure partie issues des banlieues, n’est en fait, qu’un amas de “racailles”, d’enfants à problèmes.

Après la loi contre le voile, les émeutes, l’invasion algérienne avant la fin du match amical France/ Algérie, l’affaire des quotas, la grève des joueurs … Le discours devient de plus en plus amer.

La relève Lepeniste continue de disséquer les joueurs en propageant d’autres polémiques rocambolesques sur le fait que les joueurs portent une autre nationalité dans leur cœur : « la plupart de ces gens (…) se considèrent comme appartenant à une autre nation ou ayant une autre nationalité de cœur ».


La légendaire Nadine ne tardera pas à surfer sur les mêmes lignes interprétant le geste disgracieux, mais tellement sportif, de Benzema à la FIN de la lecture de l’hymne nationale : « Karim Benzema a craché juste à la fin de la Marseillaise » comprenez, dans son obsession, que Benzema n’aime pas la France, qu’il manque de patriotisme et que son geste est une insulte à la mémoire des français.

Cette lecture orientée lui permettra de légitimer sa demande : « Benzema doit être définitivement exclu de l’équipe de France». Que devrions nous penser de son dérapage médiatique ?  Lorsqu’elle disait que la France était un pays de “race” blanche excluant par ses propos toute une catégorie ethnique du paysage français ? En déshonorant les valeurs de la république, elle aurait du être tout aussi disqualifiée de sa famille politique.

Manuel Valls s’exprimant sur le sujet de l’Euro 2016 : « La France est prête à accueillir cet Euro ; chacun dans ce moment-là doit être responsable et patriote », et d’affirmer qu’il sera le garant « déterminé à ce que les choses se passent dans les meilleures conditions ».

Connaissant la rigidité qui le caractérise, on pourrait floquer dans le dos de son costard les chiffres 49.3, on peut imaginer que la teneur de ces propos ont pu servir de pressions sur la composition des joueurs de l’équipe de France lorsqu’il déclarait que « les conditions ne sont pas réunies pour que Karim Benzema revienne en équipe de France »

L’affaire Benzema a servi de prétexte pour une nouvelle fois, cracher sur cette équipe nationale. Quand Benzema, Djamel Debbouze, Cantona alertent sur les pressions possibles d’une partie de la France raciste, pour ne pas dire une élite française qui impose une vision réductrice du modèle français, les journalistes s’emparent du scandale, et, détournent fallacieusement le débat.

La cohue scandalisée, s’agite autour de la polémique et les spécialistes s’accumulent créant la confusion dans l’esprit des français. De façon malhonnête, certains médias extrapolent les propos tenus par ce joueur en détournant ce qu’il dit, taxant Deschamps de raciste ainsi que la France entière et provoquant des tensions là où il n’y en a pas : « Deschamps a cédé sous la pression d’une partie raciste de la France. Il faut savoir qu’en France le parti d’extrême droite est arrivé au deuxième tour des dernières élections. Mais je ne sais pas si c’est une décision individuelle de Didier, car je m’entends bien avec lui, et avec le président. Je m’entends bien avec tout le monde.».

Les médias le prennent en grippe et alimentent un discours d’incompréhension et d’amnésie collective, oubliant qu’il y a quelques mois le gouvernement décidait de lancer une campagne pour faire face à la montée du racisme : “Le racisme, ça commence par des mots …” Un blablabla tous unis contre la haine, juste pour faire beau !

C’est une manière de faire taire un débat qui ne demande qu’à être traité depuis des années, notamment, celui de l’islamophobie allergiquement écarté du discours publique. En niant volontairement que la France est malade de ses élites décomplexées, xénophobes, islamophobes, les médias contribuent à cette volonté réelle d’orienter l’opinion publique vers une vision politique et sociale s’apparentant à celle du Front National.


Plus récemment, TF1 titrait son affiche – supporter des bleus – avec le slogan « nous sommes tous de la même couleur » présentant son équipe éditoriale exclusivement « Blanc, blanc, blanc », un décalage flagrant avec le monde multi-ethnique du sport et l’affirmation de la réalité de la télévision française où la diversité « visible » fait défaut.

 Cm_SMAdWIAECwp-

Une chaine qui a bien tenté de mettre au JT de 20h des figures issues de l’immigration et qui a finalement cédé à la pression raciste d’une partie de la France.

Le sport s’est racialisé, les blessures ne risquent pas d’être pansées de sitôt, Benzema subissait, récemment, l’acharnement médiatique à son endroit.

Même en faisant preuve de fair-play, une attitude sportivement positive et noble, il est décrié. On l’accuse de ne pas faire allégeance aux chauvinismes, de formuler une trahison évidente en présentant ses congratulations à l’équipe gagnante de l’Euro.

La xénophobie, le racisme ont encore de beaux jours devant eux, on peut remercier les médias pour avoir très largement contribué à la diffusion de masse de ses idées pathétiques. Le football et le sport populaire en général servent encore trop souvent de propagande.

Le journalisme déontologique est considérablement abîmé répondant aux lois du marché, les exigences de l’audimat, son éthique est devenu un mythe, un imaginaire… Il n’est plus journaliste mais un simple présentateur … Mais de quoi ? ou de qui ?

Commentaires

commentaires




sep