la Foule s'exprime

Toutes les enfances ont leur trésor



Photographe : Hussein Alazaat

Photographe : Hussein Alazaat

 

   Depuis la poupée-mannequin en plastique aux goûts vestimentaires parfois discutables, au super-héros arborant un six-packs irréaliste saucissonné dans son justaucorps aux couleurs criardes. Héros produits à la chaîne, témoins passifs d’une enfance qui se déroule invariablement.

Ils règnent en rois absolus sur la chambre à coucher, souvent encombrée de ces preuves questionnables d’un amour parental tentant de combler le manque ou l’absence par une prodigalité de preuves d’amour coûteuses, colorées ou à paillettes.

Ce sont les préférés, ceux qui reposent fièrement sur l’oreiller, qui voyagent en première classe dans la poche latérale du cartable, ou qui partagent le bol de céréales du petit-déjeuner.

Ce sont ceux qui sont brandis fièrement lorsque la chambre est visitée, ou encore ceux qui accompagnent de façon inconditionnelle les week-ends à Chamonix ou à Palavas-les-Flots.

Ce sont ceux sur lesquels on plaque les rêves et les modèles d’une vie adulte encore idéalisée. Ce sont parfois ou bien toujours des confidents ou des mentors.

 

   Toutes les enfances ont leur trésor.

Ils peuvent aussi être l’ultime souvenir d’une vie que l’on pense parfois avoir rêvé, à l’âge où le réel et l’imaginaire s’entrelacent toujours un petit peu. Le vestige de l’une de ces chambres où jadis ils furent rois, siégeant en maître sur un monde un peu fantasque barricadé de rêveries.

Et puis une rumeur, un fracas, une ville qui s’assiège. Témoins passifs d’une enfance qui se déroule invariablement. Les préoccupations adultes s’affairent autour de sujets toujours obscurs et toujours flous.

Le bol de céréales devient un moment de complicité rare, et peu à peu les repas s’espacent encore, et encore. Les visages s’assombrissent, quand d’autres disparaissent subitement.

Un trésor a un peu plus de valeur lorsque l’on manque de quelque chose. Il est alors sorti d’une poche, il est caressé, il est embrassé. Il est ensuite rangé avec une infinie précaution, afin de rester intact, dans un monde rythmé par le chaos. Il est admiré et aimé beaucoup plus qu’il n’est un jouet, il est le partenaire du quotidien que l’on préserve et protège au mieux, à défaut d’être soi-même en sécurité.

   Toutes les enfances ont leur trésor.

Il s’agit parfois de morceaux de rien, d’un bout de bâton, ou encore d’un très beau caillou.

Ils sont un objet choisi et entretenu avec un soin méticuleux, ils sont les reliques d’une enfance définitivement spoliée, où ils s’affairent encore à entretenir un carré de merveilleux.

Ils sont des héros plus réels que cette légion de fantômes qui peuple à présent la ville où l’on a grandi.

Ils sont toujours brandis d’un air fier, ils sont ceux sur lesquels on plaque les rêves et les modèles d’une autre vie, où les barils de TNT n’ont jamais existé.

Ils sont d’une beauté inouïe dans le regard de qui dessine amoureusement de jolis yeux sur un bout de chiffon, sur celui ou celle qui deviendra parfois, ou bien toujours, un confident ou un mentor. Ils partagent avec une abnégation qu’on leur prête volontiers pour l’occasion, les affres de la faim, de la soif et de la peur.

Un trésor a toujours plus de valeur lorsque l’on manque de tout.

   La situation syrienne dans les villes assiégées est plus que jamais préoccupante : quand les habitants de Madaya commencent à revenir lentement à la vie après des mois d’un blocus alimentaire indigne, l’accès aux soins reste encore très restreint, tandis que des centaines d’habitants en ont encore un besoin criant et urgent. À Alep, les bombardements se sont intensifiés sur la partie Est de la ville, conjuguant la précarité d’un blocus à l’omniprésence de la mort : le service de médecine légiste d’Alep a récemment déclaré la rupture totale de linceuls, cercueils ou sacs mortuaires en vue d’enterrer ou transporter les corps de ses habitants.


Des enfants vivent, dorment, jouent et rêvent encore aussi dans ces villes.


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