la Foule s'exprime

N’oublions pas le massacre de Srebrenica



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Embarquée malgré moi. Ce n’était pas mon plan. Sûrement au même titre que ce Bosniaque qui nous accompagne et qui a perdu son père durant cette guerre.

1992, j’ai 4 ans. Je prends conscience du temps, du concept des années, car 1992, pour moi, a été marquée par la guerre à Sarajevo. Quand je faisais le pitre, j’imitais F.Mitterrand qui parlait de Sarajevo. 1992, j’ai pris conscience du temps et de la guerre.

Dimanche dernier je suis réveillée par un coup de fil. Cet ami qui me réveille me propose une invitation pour aller en Bosnie. Je ne sais même pas la situer sur une carte, mais je dis OK. Je ne sais pas pourquoi ni comment, ni avec qui, mais OK.

Je découvre que je foulerai le sol de Sarajevo. Une terre qui a marqué mon enfance vraiment particulièrement. Tellement, que j’ai l’impression qu’elle fait partie de mon identité. Sarajevo c’est mon enfance, une prise de conscience, une perte d’insouciance, le temps, la guerre, le sang, la mort. Une partie de mes 4 ans.

Aujourd’hui, j’en ai 27.

Après plus de 30 heures de route, à travers l’Allemagne, l’Autriche, la Slovénie et la Croatie, nous arrivons, quelques 80 inconnus et moi, en Bosnie. Il s’agit d’apporter notre présence à la commémoration des vingt ans du génocide des musulmans bosniaques à Srebrenica.

Les images on les connaît, le pourquoi du comment, on s’en fout un peu, c’est toujours complexe, c’est un autre monde, celui des relations internationales, c’est un lot de codes qu’on se moque de ne pas maîtriser, c’est de l’inhumanité à l’état pur, que rien, aucun réalisme ne saurait justifier.

Il s’agit tout de même, pour l’anecdote, d’une bande de mecs, les Serbes (officiellement), qui voulaient exterminer une autre bande de mecs, les Bosniaques (musulmans de Bosnie) pour je ne sais pas trop quoi, une revanche un siècle après, éviter la création d’un État musulman en Europe, etc. Et la première bande de mecs, les Serbes avaient le soutien d’une autre bande de mecs, les occidentaux (Français et Anglais, et officieusement l’ONU) qui leur ont accordé un embargo sur les armes des Bosniaques. Du coup, les Serbes ils avaient beaucoup plus de pistolets que les Bosniaques, du coup, pour jouer à la guerre, c’était forcément plus facile pour les Serbes. Ces derniers, en plus de tirer partout où ils pouvaient, que la matière soit vivante ou inerte (comprendre, les infrastructures), ils violaient aussi les nanas de la seconde bande de mecs. Le pire crime ayant eu lieu en Europe depuis la Seconde guerre mondiale. Super trophée.


En route vers le souvenir de cette histoire.

On arrive donc. Campagne, juxtaposition de maisons neuves, belles grandes, colorées, et maison en ruines, briques cassées. Contraste particulier qui rappelle que « c’est toujours la même mer** derrière la dernière couche de peinture ». Mais, avant d’arriver à Sarajevo, ce que je retiens c’est cette ambiance champêtre type Ardèche des années 1990.

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On y est. Pour la première fois de ma vie, je découvre de vrais vestiges de guerres. Des impacts de tirs sur les murs, qui font pour certains, ma taille en diamètre. Entourés d’éclats. Ils sont peu, mais ils sont là, en hauteur. Il fait beau, nous sommes entourés de montagnes bien vertes, la ville vit au rythme des pubs appelant à la consommation. Les musées sont fermés faute de moyens, mais les centres commerciaux pullulent de pulsions humaines stimulées par ces fameuses pubs kitsch des 90’s. Et lorsqu’on lève les yeux, on y voit le Sarajevo oublié. Les fantômes des morts qui veillent sur un présent ingrat.

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Après un café en groupe, nous sommes abordés par deux hommes, type caucasien – le fameux. « As salamou aleikoum, where you from ? » -Paris. Après quelques échanges, l’un des deux nous prévient : « Attention, préparez-vous à être triste demain. En tout cas, nous sommes très touchés que vous vous soyez déplacés pour ça. » . Et quel rappel. Il y a là des gens, liés à nous par l’unicité, qui attendent qu’on se souvienne avec eux de leurs morts. Et plus encore, qu’on impose la leçon à en tirer. Une bonne fois pour toute ? Il serait temps. Les images, on les connaît. Qui n’est pas « agacé » de voir des gamins mourir pour une histoire de « bande de mecs » ? Il y a dans cette ambiance champêtre, un cimetière tous les trop peu de kilomètres.

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À 4 ans , j’ai découvert le temps et la guerre à Sarajevo. À 27 j’y découvre un rappel : wa-l 3asr, … Comment vais-je pouvoir user du temps qui m’est imparti pour planter une graine sur le chemin de nous tous, pour générer des actions afin d’empêcher d’éventuels futurs génocides et autres injustices insupportables ? Car les temps qui précédaient chaque horreur de ce type, personne ne s’est dit « c’est possible de tels crimes ». Les êtres à l’origine de ces actes se réveillent rarement un matin en nous annonçant qu’ils s’apprêtent à assassiner froidement toutes personne dont le mode de vie ne répond pas à leurs intérêts (quoi que (…) génocide annoncé). C’est à nous de sentir ce genre de dérives, à nous de les prévenir, à nous de les empêcher. Et quand le peu de fois où j’allume la télé, j’entends parler de « déportation », « solution finale », etc. Je me dis que ça sent le roussi moussaillon.

Alors, je suis là, dans cette ville verte qui renaît de ces cendres. Je ne sais pas encore exactement pourquoi, mais pour l’instant j’ai juste envie de partager ce que j’y vois, car je sais une chose, je suis honorée de pouvoir vivre ce moment historique, ce moment où des citoyens français vont manifester par leur présence physique, après 2000 Km de route, leur détermination, leur engagement, leur promesse de lutter contre ces forces qui troquent leur agenda politique et autres intérêts inhumains contre des centaines de milliers de tonnes de chair fraîche.


JOUR 2

On arrive à Srebrenica.

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On descend de notre chameau 2.0 qui nous a ramené depuis Sarajevo. On doit marcher quelques centaines de mètres avant d’arriver sur les lieux de la commémoration : le cimetière. Il fait très chaud, nous sommes des milliers de personnes à nous diriger à pied vers ces pics blancs pointés vers le ciel faisant office de sépultures. Sur le chemin, mon corps me supplie de m’arrêter chez l’habitant. Je me dirige vers cette femme penchée à sa fenêtre, on s’échange le salam, et je pointe mon bas ventre. Elle m’invite immédiatement chez elle. Maison pas finie, des vieux tapis recouvrent le sol cimenté. L’eau qui coule de la baignoire est jaune.  Je sors de la pièce intime et devant moi, des yeux bleus, des rides profondes, le dos courbé, un hijab blanc, presque un siècle en poche. Elle répond à mon salam avec une voix rauque, lente, les yeux dominant les miens. Une telle profondeur dans l’être que ce moment m’a déstabilisé : une dimension parallèle, un moment humain sur le chemin vers le souvenir du pire de l’Être.

J’entends des pleurs, je me demande pourquoi je n’en fais pas partie. Rien en moi ne réagit. Je me sens vide, insensible. Il faut dire qu’on en a versé de l’eau salée pour les morts. Est-ce que ça a servi à quelque chose ? Au contraire, je finis par me demander si ces larmes ne sont pas de crocodile. Sinon, pourquoi n’ai-je donc rien fait, convaincue, de convainquant pour les morts palestiniens, birmans, chinois, etc… Que je pleure ou non, ça ne changera rien, ni à leur situation, ni à la mienne, ils continueront à être massacrés partout dans le monde, pendant que je prendrai un bon bain avant un bon resto entre copains.

Je me retrouve derrière des grilles, elles me séparent de la prière mortuaire qui va avoir lieu dans les minutes qui suivent. Des hommes sont alignés, prêts à prier, face aux 136 tombes qui contiennent un morceau de corps par ci par là, retrouvés et identifiés il y a quelques jours.

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Les Serbes continuent à jouer aux « mecs pas faciles » : ils divulguent au compte-gouttes les endroits où se trouvent les charniers, les poubelles à Bosniaques, comprenez. Les tombes sont alignées comme les hommes, elles sont vertes et contiennent chacune un numéro. Ce bout de vie réduit à un simple numéro imprimé sur du papier machine, comme un écriteau indiquant les toilettes dans un bureau. Ci-gît le numéro 58…

Toujours rien. Je suis face à des milliers de gens venus enterrer des corps, leur famille. Et moi, j’ai fait 36 heures de route pour vivre ce moment-là. Je n’ai rien demandé, mais je suis spectatrice de ça. Et je ne ressens rien. La prière finie, les morts se lèvent, portés par les vivants, et deux voix prennent le relais : « Ibrahim, Mehmedelijah, Hussein, …. ». Je m’effondre.

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Le numéro 58 a pris vie. Il avait un prénom, un nom de famille, peut être des enfants, des parents, comment est-il mort ce numéro 58 ? Je sais un peu pourquoi : parce qu’il faisait comme moi, cinq fois par jour, mais aussi? Dorénavant, il n’est plus qu’un simple numéro, et moi j’irai prendre un bain avant un bon resto.

Nous devions rester là bas, dans un hôtel. Mais le ministre serbe molesté pendant la cérémonie, c’est un grand risque de violences nocturnes qui s’annonce. Omerovic, autochtone ayant  organisé notre arrivée, nous déconseille d’y aller. Qu’à cela ne tienne, il informe sa femme du plan B : « Chérie, ce soir on a 86 invités… ». Le résultat : le groupe dispatché chez les familles voisines, et un iftar chez lui. Sa femme a préparé un repas pour 86 personnes, à l’improviste. Nous sommes repus, encore abasourdis par nos émotions respectives, mais tout de même, il nous reste encore un tiers pour rire.

Le lendemain, en partant de chez eux, sur le chemin descendant la montagne, une voix dit : « Tiens, ils ont eu leur maison bombardée ». Je lève le regard et voit cette maison encore en cours de construction. Je suis dorénavant habituée à cette architecture : des maisons en briques rouges construites sur des ruines de guerre. Ils ne rasent pas, ils reconstruisent par-dessus. Voilà ce qui les caractérise.

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Avant de rentrer, nous avons écouté un témoin direct du génocide. Après avoir observé les murs raconter cette histoire, c’est au tour d’un être humain. Cet homme robuste commence son récit en relatant des faits comme s’il donnait une interview au figaro. « Démilitarisation », « ONU », « forces serbes »… Puis se trahissant, il raconte l’amour d’une mère pour son enfant. Ce dernier de sept ans, tenu par la main, sa mère assassinée par des militaires serbes sous les yeux du témoin et de l’enfant.

« Son amour était si fort, qu’elle ne lâchait pas la main de son petit garçon en dépit des coups de machettes qu’elle ………… ». Récit coupé par les larmes de cet homme au charisme si fragile.


LE SOIR A SARAJEVO

Après notre arrivée, l’heure de rompre le jeûne, les veines alimentées, nous sortons du restaurant qui encore une fois se définirait par « chère hospitalité ». Nous saluons le serveur qui nous a considéré comme ses hôtes, encore étonnés par tant de sourires et de sincérité. J’entends dans la rue piétonne du vieux Sarajevo des chants qui me sont familiers.

Je m’approche d’une modeste boutique de chaussures pour y trouver assis à terre, trois hommes en costards-chaussettes, et deux aînés armés de tambours. Le tout formant une séance de dhikr improvisée. Je m’assois à leur niveau, des pâtisseries et des morceaux de pastèques nous séparent. Entre deux chants : «Ahlan wa sahlan ! Min ayna ? Min ? France ? Bienvenus ! We don’t know anything in french unfortunately ».

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Je ne sais pas si l’esprit humain est habilité à vivre autant d’émotions opposées dans la même journée. Après avoir vu des milliers de pics blancs pointés vers le ciel, nous nous retrouvons malgré nous dans une assemblée de gens généreux / merveilleux / heureux.

Le reste de ce voyage a été pigmenté par ces touches de surprises, des moments qui m’ont dépoussiéré le coeur. Alors que l’eau salée avait du mal à déborder à Srebrenica face aux milliers de sépultures, ce sont des hommes chantant qui m’ont décroché la larme bien facilement. Ce que j’en pense? Qu’il est bien étrange cet être humain. Qu’après avoir vécu les pires horreurs, il cicatrise comme une simple plaie. En revanche, je ne pense pas m’être déplacée pour dresser ce trivial constat.

C’est bien joli de voir la plaie cicatriser, ça l’est encore plus de prévenir de future blessures. C’est sur ce point que ma réflexion croisera ses bras.

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