la Foule s'exprime

Décrocheurs Scolaires, Déclencheurs de Vie



Photographe Vincent Bourilhon

Photographe Vincent Bourilhon

Un jour d’hiver, j’arrive dans un local associatif. Face à moi des adolescents et presque-adultes aux visages marqués racontant tous des histoires de vie. Des regards qui en disent long, malgré leurs sourires de façade.

Je me présente: je suis là de façon bénévole dans le cadre d’un projet pour lequel on m’a sollicité. Le hic ni eux ni moi ne savons réellement comment cela va se passer.

Le chargé de mission explique le déroulement de la journée. Je regarde ces visages d’enfants pour qui tout est amusement. Je lis qu’ils sont tous contents d’être ici ensemble et pas dans leur environnement habituel. On me demande de participer à des entretiens afin de mieux connaitre leur parcours, leurs attentes et de pouvoir évaluer leurs motivations…
Aïe ! Suis-je la mieux qualifiée pour faire cela. Pis, en suis-je capable ?  Bon, je me rassure en me disant que pour jauger les gens, à ce jeu, je ne suis pas si mauvaise. Il suffit de faire appel en moi à la chose la plus sensée que j’ai trouvé: mon humanité.

Les entretiens débutent. On est deux. Au départ, je suis là, j’observe et préfère n’être que soutien.  Je ne me sens pas légitime, n’ayant pas de formation socio-éducative. Puis, ayant grandi dans un quartier plutôt difficile dans la région toulousaine, où des personnes en échec ne manquaient pas, je me dis pourquoi pas.

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Premier entretien, je me prends une claque en pleine face.

Un jeune, d’une vingtaine d’année et d’une telle maturité. Du jamais vu de mon existence. Il évoque sa situation personnelle, une cellule familiale réduite au néant. Perte de ses parents dans un pays d’Afrique en conflit, crimes de guerre. Il a vu son père perdre la vie devant ses yeux. Envoyé en France, il est accueilli par son oncle. Sa femme voulait en faire une sorte d’esclave des temps modernes afin d’avoir plus de temps libre pour elle. Pour résumer, à lui toutes les corvées et tâches ménagères. Je me sens mal mais je ne le montre pas. J’ai envie de pleurer mais je ne le montre pas. Il m’a touchée coulée. Je décide de me ressaisir, et me dis qu’effectivement c’est un métier que d’écouter et savoir prendre du recul face à ce genre de situations.

Ressaisis-toi et très vite ! J’espère qu’il n’a rien vu. Il était seul, livré à lui-même. Il a vécu un temps dans la rue, quelques mois me semble-t-il. Je comprends mieux son extrême empathie envers les gens du groupe. Il est en charge aujourd’hui de son petit frère qui l’a rejoint. Malgré cela il est toujours souriant, a des projets pleins la tête et c’est beau. C’est un passionné de basket-ball et de dessin, surtout les bandes dessinées.

Je me sens démunie mais je sais au fond qu’il y arrivera. Je prends des notes et mets en avant sa motivation et le potentiel que je perçois.

Décrocheur scolaire vous avez dit ? C’est plutôt la vie qui lui a mis des crochets.

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Deuxième entretien. Entre Lucie, jeune fille toute frêle, une artiste passionnée de violon.

Elle craint de ne pas bien faire, de ne pas réussir. Elle nous explique qu’elle a rencontré de nombreux échecs dans son parcours scolaire, dans le but d’obtenir un diplôme en technique musicale. Ses problèmes de santé, ses crises d’épilepsies intempestives, son hypersensibilité ont été autant d’obstacles dans son parcours.

La fatigue nerveuse additionnée à ses échecs liés à sa maladie, Lucie craque. Elle se met à pleurer de  peur d’échouer à cet entretien. Le chargé de mission et moi-même la rassurons : c’est juste un échange afin de mieux la connaitre, ici on ne donne pas de notes. On insiste sur le fait  que c’est une personne touchante et que c’est un atout pour sa future carrière d’artiste. J’essaie de la réconforter. Elle essuie ses larmes.

Ouf, sinon c’est moi qui pleure…

Elle est dans une démarche positive. Je lui demande si elle pense avoir trouvé sa place au sein de ce groupe de jeunes personnes. De nature indépendante, elle apprécie d’apprendre à nouveau à travailler en groupe. C’est une redécouverte. Il faut savoir que tous les milieux sociaux et origines se côtoient ici.

Décrocheur scolaire vous avez dit ? Lourd fardeau que d’être prisonnier d’un corps qui ne vous écoute pas.

Cr Flickr / Ivana Vasilj

Troisième entretien, Damien 16 ans, visage d’enfant, regard vif et de grands yeux plein d’espièglerie.

Semble n’avoir aucun problème apparent. Ses parents sont artisans. Petit dernier de la famille. Ses passions: le foot et la course à pieds. Il est sorti du lycée car il ne souhaitait pas poursuivre son cursus en « chaudronnerie ». Je le comprends. Je suis là, à me dire que c’est un peu incongru.  A l’heure du tout dématérialisé, et des nouvelles technologies, la chaudronnerie résonne en moi comme un terme anachronique, d’un autre siècle. Il a abandonné cette filière technique car il a subi, selon lui, une mauvaise orientation.

Cas classique.

Damien donne l’impression d’être assez réservé. Nous lui demandons son avis sur le groupe : « tout le monde parle trop et s’agite ». Bien qu’il soit timide, il y a tout de même trouvé sa place.  Il a choisi de suivre le programme par choix personnel, cela ne lui a pas été imposé. Il apprécie de participer à ce projet ne supportant plus de ne rien faire, sachant que ses amis sont en cours.

Décrocheur scolaire vous avez dit ? Désorientation scolaire, tout court.

Cr Flickr/Jonathan_W (@whatie)

Quatrième entretien, le cas Giorgio.

Jeune homme d’une vingtaine d’années qui vit encore chez ses parents. Il nous parle de sa relation conflictuelle avec une mère qu’il trouve trop exigeante.  Son regard est grave, on sent une grande maturité que seuls les accidentés de la vie peuvent dégager. Il nous fait savoir qu’il a été adopté (sujet dont il parle librement). Je me sens mal à l’aise, la peur de gaffer par une remarque maladroite. Son parcours: simple décrocheur scolaire, un manque de confiance évident. Il ne va apparemment pas au bout de ce qu’il entreprend dans ses projets. Un Bac professionnel option vente qu’il a quitté, pour ensuite suivre des cours dans une école humanitaire afin de participer à des voyages solidaires en Amérique Latine et en Afrique.

Il a quitté cette école par manque de motivation car cela ne répondait toujours pas à son objectif professionnel, qui est de devenir préparateur physique …et cascadeur.

Décrocheur scolaire vous avez dit ? Ou simple quête de soi.

Cr Flickr / brefoto

Cinquième entretien, Théo. 

L’entretien de Théo 17 ans, est peut-être celui qui m’a le plus touché. Un visage d’ange et une fragilité que l’on perçoit si l’on prend le temps de bien le regarder. Il se fait tout d’abord recadrer par le chargé de mission. Certains de ses camarades semblent se plaindre de sa désinvolture et de son énergie parfois débordante. Il est encore jeune et immature. Il faut qu’il sache que tout le monde n’a pas la même sensibilité ni surtout la même susceptibilité.

Je l’observe faire son show de petit dur mais je vois de suite que ce n’est qu’un enfant.

Il nous explique pourquoi il agit comme il le fait et craque, se met à pleurer. Je me dis c’est une bonne chose et que ça va le soulager.

Bah quoi à moi aussi il m’arrive de pleurer… c’est humain.

Théo nous raconte qu’il a été obèse étant petit et qu’il a difficilement vécu cette situation. Il semble encore très fragile suite aux traumatismes et aux attaques dont il a été très souvent victime. Quand je le regarde je reste admirative du courage dont il a fait preuve, mon ventre gargouille (chut tais-toi !). Il est pourtant magnifique et pourrait aisément faire du mannequinat si l’idée lui venait. Un visage d’ange et un sourire à faire pâlir de jalousie toutes les stars hollywoodiennes.

Je lui explique qu’il faut qu’il avance, que cette épreuve est derrière lui et qu’il n’est plus ce petit garçon grassouillet qui le hante dans un monde où le beau est maigre. Il dit avoir installé une salle de musculation dans le garage.  Je souris.  Il n’assume pas son image qui est celle d’un jeune sportif à l’inverse de ce qu’il était. Toujours prisonnier de son image passée et surtout du regard des autres.

Lorsqu’il pleurait je n’ai pas osé avoir de geste de compassion afin qu’il sèche ses larmes comme j’ai pu le faire avec Lucie. J’avais pu remarquer qu’il n’osait pas me regarder dans les yeux, ou de façon très furtive. Pas comme avec le chargé de mission qu’il défiait quasiment du regard. J’étais une femme.

Il était très fébrile en ce moment car ses parents se disputaient souvent et étaient en instance de divorce. Il ne supportait plus d’être sans activité suite à sa déscolarisation et le programme était pour lui une véritable échappatoire.

Son objectif professionnel était de devenir Sapeur-pompier de Paris.

Décrocheur scolaire vous avez dit ? Ou encore enfant qui a besoin d’être accompagné et rassuré sur qui il est et sur son devenir.  

Epilogue

Les entretiens s’enchaînent et ne se ressemblent pas. Je me prends d’affection pour chacun(e) d’entre eux. Comment rester insensible à ces êtres en recherche d’eux-mêmes. Peut-être est-ce une erreur de ma part. Tant pis, j’assume. Je suis un être humain après tout, pas un robot.

Cette expérience m’a beaucoup appris des autres et de moi-même. Un enfant qui quitte l’école prématurément n’est pas forcément un cancre ou un fainéant. Ce n’est pas non plus parce qu’il n’aime pas l’école et qu’il préfère aller s’amuser. L’environnement familial peut être et devenir un réel handicap pour l’enfant. Tout est question d’équilibre.  Quid de notre responsabilité à tous en tant qu’adultes même si ce ne sont pas nos enfants ? Doit-on laisser la responsabilité de tout aux parents ? De l’éducation c’est certain, pour le reste on peut toujours venir en soutien de façon épisodique.  Ne rien faire du tout n’est pas envisageable. Dire que ces jeunes seront la société de demain semble « bateau » et simpliste  pourtant c’est une réalité.

J’ai participé modestement à ces échanges et je n’en regrette rien. Je vous conseille vivement de décrocher une heure, une journée au plus de votre quotidien métro boulot dodo. Vous pouvez participer à une activité de soutien ou tout simplement aider aux devoirs. Leur transmettre des choses, aussi minimes soient-elles, permet de beaucoup apprendre de nous-mêmes. Je continue de prendre des nouvelles des jeunes. Un passage dans une structure dédiée à l’encadrement de jeunes gens ayant ce profil est plus que bénéfique. Les résultats positifs sont là et c’est indéniable. Peut-être que votre échange avec un de ces jeunes fera écho en lui et changera sa vie… ou la votre.

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Quelques liens dédiés aux décrocheurs :  

Impulsion75 : http://www.impulsion75.fr
http://www.lemonde.fr/societe/visuel/2014/07/03/la-prestigieuse-cite-scolaire-parisienne-buffon-accueille-de-jeunes-decrocheurs_4448457_3224.html

Ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche : http://www.education.gouv.fr/cid55632/la-lutte-contre-le-decrochage-scolaire.html

Autres :
http://www.franceinfo.fr/education-jeunesse/france-info-junior/qui-sont-les-150-000-decrocheurs-scolaires-1282691-2014-01-17

http://www.ac-paris.fr/portail/jcms/p2_177843/eleves-decrocheurs

 Article publié en août 2014.

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