la Foule s'exprime

#SyriaFX / Poème pour la Syrie



Cr Flickr/Ali Almazawi

Cr Flickr/Ali Almazawi

Mon esprit s’évade, ma tête s’alourdit, mes yeux se ferment.

Je m’enfuis, à des lieues de ce monde et son hypocrisie.

Les klaxons des taxis et l’appel des commerçants m’enlèvent à mes songes. J’ouvre les yeux. Un rayon traverse la pièce, et je me vois, bercée dans les draps de ma grand-mère. Par la fenêtre, ma belle Damas s’éveille, à l’aube d’un matin d’été.

Je suis de retour.

Une douce brise caresse mon visage, je me promène dans l’ancienne ville.

Le minaret de la mosquée des Omeyades, dans son humble splendeur, se dresse devant moi. Un soudain rire d’enfant, et un tourbillon d’oiseaux s’élève majestueusement dans le ciel bleu.

Le bruit des passants me ramène alors sur terre : derrière moi grouille le Souk antique d’Alep. Je m’y engouffre. Et s’aligne devant moi le spectacle des échoppes agitées et colorées par les ‘Oud, meubles en mosaïque et autres vêtement folkloriques. Je me mêle rapidement à la foule, et me laisse fondre d’envie devant les infinis étalages de nos délectables douceurs sucrées.

Accablée par la chaleur du soleil de Palmyre, la fatigue me gagne et je m’en vais me reposer au bord du fleuve al ‘Assi. Les pieds baignant dans l’eau fraiche, des cris enjoués appellent ma curiosité. Je lève alors le regard sur les immenses moulins à eau de Hama, au sommet desquels sautent de jeunes hommes, comme rêvant de prendre leur envol.

Autour de moi, les ruelles commencent à retrouver le rythme des chaleureuses soirées d’été, et j’aperçois au loin le pont suspendu de Deir Ezzor prendre les couleurs or du soleil couchant. Les cafés vibrant sous les rires et l’odeur du jasmin embaumant nos coeurs, je m’oubliais au plaisir des promenades sur la corniche de Latakieh.

Me parvient alors le murmure d’une mosquée qui, doucement, commence l’appel à la prière. Très vite, les plus proches rejoignent la scène, au son des psalmodies toutes plus majestueuses les unes que les autres. Allahou akbar, Allahou akbar.. Je suis alors le flot des fidèles, et s’ouvrent devant moi les portes de la mosquée de Khaled Ibn al Walid, dont l’Adhan résonne dans les rue de Homs comme au plus profond de mon âme. Alors, unis dans le battement de nos lèvres qui silencieusement élèvent les mêmes prières, nous déposons nos fronts prosternés devant le Tout Puissant.

Un vent frais me pique alors les lèvres. Il fait nuit, et le fin croissant de lune brille sur mon pays. En haut du Mont Qasyoun, je regarde ma douce Syrie scintiller de ses mille et une couleurs, les lumières vertes des minarets et les lueurs bleues des églises mêlées, en une parfaite osmose, aux perles dorées des habitations.

* * *

Soudain ! un violent bruit surgit de derrière moi, me déchirant les tympans et me transcendant le coeur jusqu’à paralyser de surprise chaque cellule de mon corps.

Un canon vient de retentir de Qasyoun, attrapant dans son élan un envol de colombes de Deraa. Des chants s’élèvent alors à l’unisson dans la vallée que je contemple, lorsque ma vision se brouille, comme à travers une vitre embuée ; j’assiste aux évènements séparée par un insoutenable écran.

Les tirs sont devenus incessant, et les chants reprennent de plus belle. Des roses brandies au ciel, je les admire crier tout haut ce qui nous était jusqu’ici interdit de penser. La menace qui paralysait les fidèles, la corruption semée entre les échoppes, les oreilles du tyran cachées dans les innombrables taxis ; et la fatalité derrière le rire des enfants, dont les projets d’avenir se verront injustement restreints, pour n’avoir pas eu la cruauté de naître dans la bonne famille.

Et s’élèvent les âmes pures, et tombent les portraits des hypocrites.

Les poignets en sang, je me déteste, les mains liées, m’empêchant d’exploser en mille morceaux cet atroce écran.

Car les tirs sont devenus plus puissants, cruels et inhumains. Et la majestueuse mosquée de Khaled Ibn al Walid s’est écroulée sous la famine de l’interminable siège.

Et l’eau fraiche d’al ‘Assi devint marre de sang, celui même des jeunes de Hama, morts de soif de leur liberté.

Et ils décrochèrent le pont de Deir Ezzor, et ils piétinèrent Palmyre, et ils nous enlevèrent les richesses de notre Histoire.

Et ils étouffèrent la banlieue de Damas, sans une trace de sang sur les visages de nos martyrs, endormis dans l’enfer pour se réveiller au Paradis. Et ils mirent à terre le Souk d’Alep,

Comme ils mirent à terre le reste du pays,

Comme ils mirent sous terre des centaines de milliers d’habitants,

N’ayant pas pu fuir leur terre pour se réfugier dans l’ivresse de leurs rêves volés.

Les mains m’en tremblent de haine, et les larmes m’en coulent de peine.

Mon esprit s’égare face à l’infinie cruauté que renferme ce spectacle. Je cherche autour de moi ne serait-ce qu’une étincelle d’humanité dans le regard des Hommes. Une étincelle qui partagerait ma peine et allègerait mon deuil. En vain ! La vie suit son cours, pendant que mon coeur lui, se meurt.

Quel est ce Monde ? Quel est ce Monde soudainement désarmé devant un énième tyran. Ce Monde qui derrière ses belles paroles, enfouit les esprits libres dans des linceuls lorsqu’il jouit au spectacle interminable de la destruction. Ce Monde qui attend l’émergence de l’aliénation pour feindre dénoncer l’extrémisme d’une noble et vitale cause.

Dites-moi ! Pour qui se prend-t-il ce Monde, à pomper sa liberté dans l’oppression des âmes libres !

Les secondes fuient, les minutes meurent, les jours s’écroulent.

Et coulent les larmes comme s’accroît le nombre de nos frères

Que les obus, les balles, les lames, le gaz, la torture, les viols, les vagues, le feu, la faim et le froid ont à jamais libéré.

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