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#SyriaFX / Femme et Syrienne : Une double peine

Posted By Leila Alaouf On 9 septembre 2015 @ 14:41 In #SyriaFX,Articles,International,Une | 1 Comment

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Dans un contexte chaotique, où rien ni personne n’est épargné – pas même la faune et la flore – il est aisé de se perdre dans un décor d’une violence que l’on ne pensait plus revoir depuis le drame rwandais.

Le Rwanda de 1994, c’est à ce pays au passé particulièrement meurtrier qu’a été comparée la Syrie de 2015.  Oui, jamais une population n’a été autant déplacée depuis 20 ans. Malheureusement, quand on parle de similarités avec le Rwanda, le viol de masse apparaît en première ligne des préjudices infligés. On parlait alors de 250 000 femmes Tutsi dont les corps avaient été sacrifiés dans un conflit effréné. Aujourd’hui, au 21e siècle, et 20 ans après, aucun chiffre exact n’est fourni quant aux crimes sexuels perpétrés en Syrie. Néanmoins, les témoignages s’accumulent et laissent transparaître une réalité édifiante.

Dans tous les conflits et les crises humanitaires qui se sont succédés au fil de l’histoire, les femmes ont subi une double peine, une double condamnation, et c’est le cas aujourd’hui des femmes Syriennes, qui n’échappent malheureusement pas à la règle. Il ne fait pas bon de nos jours d’être syrien, et autant dire qu’il ne vaut mieux pas être femme et syrienne du tout.

A travers des sondages qui ont été réalisés au Liban et en Jordanie, il s’est révélé que la première raison qui motivait les populations syriennes à se déplacer ou même à quitter le pays, n’était pas les bombardements, mais bien la peur des agressions sexuelles. Il y a aujourd’hui près de 4 millions de réfugiés Syriens, on peut alors imaginer l’ampleur du phénomène.

Le 18 janvier 2013, la Secrétaire générale adjointe aux affaires humanitaires et Coordinatrice des secours d’urgence de l’ONU, Valérie Amos, s’est déclarée particulièrement préoccupée par « le caractère aveugle de la violence qui se poursuit et le nombre accru de cas de violences sexuelles à l’encontre des femmes » en Syrie. Le même constat est réitéré en 2014 et en 2015, de l’ONU à l’OSCE en passant par le conseil de l’Europe.

Ces agressions sexuelles se déroulent majoritairement lors des détentions ou des passages au points de contrôle: les check point. Les viols sont devenus un passage obligatoire et presque coutumiers lors des détentions. Et c’est là qu’il est il est important d’être clair sur un point :

Le viol de manière général, nous le savons, est une appropriation du corps de l’autre, un vol de son intimité et de ce qu’il possède de plus intime. Il y a derrière cet acte un désir de soumettre l’autre et de lui retirer sa dignité. On lui soustrait sa qualité d’être humain pouvant disposer de son corps librement. Il ne s’agit pas à travers cet acte d’assouvir des pulsions sexuelles, il s’agit bien de dire à sa victime qu’elle ne s’appartient pas, elle appartient à ses bourreaux. 

En Syrie, les agressions perpétrées sont des crimes éminemment politiques qui visent à envoyer un message d’une violence symbolique inouïe : Tout nous appartient, y compris votre corps dans ce qu’il a de plus intime et de plus sacré.

Un journaliste du Daily Telegraph rapporte un témoignage d’une jeune fille de Homs violée devant son père. Il raconte :

« On les a forcées à se déshabiller intégralement devant 42 prisonniers. L’une des jeunes filles qui refusait d’enlever ses sous-vêtements parce qu’elle se trouvait en période de menstrues, fut forcée de le faire. Pendant tout ce temps, elles firent l’objet de jurons et d’avances sexuelles. On les fit se pencher puis se relever, puis les hommes s’approchèrent et commencèrent à leur faire des attouchements tout en ayant des comportements de nature sexuelle à leur égard. Des traces de coups étaient visibles sur leurs corps. J’ai appris qu’elles avaient été amenées de la section antiterrorisme. Cette scène de harcèlement envers ces jeunes filles, qui s’est déroulée devant moi, a duré environ 15 minutes…

Dans les casernes dans lesquelles j’ai été détenu, la plupart des prisonniers étaient en isolement carcéral en raison de problèmes avec le personnel de sécurité. Je pense qu’ils ont voulu que nous assistions à cette scène, en guise de menace, pour que nous sachions que la même chose pouvait arriver à « nos femmes » si nous poursuivions nos activités contre le régime ».

Ainsi, toute femme en Syrie court le risque, à n’importe quel moment, d’être prise en otage à des fins purement persuasives. En réalité, les syriennes sont la monnaie d’échange de cette  crise qui dure depuis quatre ans maintenant. C’est ce qui explique que les groupes bélligérants, y compris Daech, se servent de la condition des femmes pour poursuivre le rapport de force et causer des dommages plus lourds encore, avec des agressions et des pratiques différentes.

Mais il y a un autre aspect souvent laissé de côté: n’oublions pas qu’il y a le viol… puis ce qu’on appelle «l’après-viol». Le tabou des agressions sexuelles est un tabou que l’on retrouve dans toutes les cultures, mais il faut le dire, la pression psychologique est double dans une culture où la sexualité est complètement tue. La loi du silence est alors assourdissante et meurtrière. Meurtrière, car malheureusement les crimes d’honneur sont plus que jamais d’actualité. Les femmes sont parfois accusées d’être victimes.

Pour avoir une idée de l’ampleur du tabou que représente le viol: lorsque les syriennes sont interrogées dans les camps de réfugiés, elles affirment sans l’ombre d’un doute: « nous préférons la mort plutôt que le viol« .

Toucher aux femmes, c’est toucher aux fondements de la société, c’est toucher à sa stabilité. Délaisser ses milliers de femmes sans assistances et prise en charge post-traumatique, c’est prendre le risque d’abandonner un pan entier de la société syrienne.

Il faut bien se rendre compte d’une chose : ces femmes représentent non seulement leur génération, mais aussi la génération à venir. Quelle stabilité peut-on espérer de femmes ayant subi les pires atrocités, celles du viol, et celles du tabou collectif?

Quand comprendrons-nous l’enjeu que représentent ces agressions? Les soins psychologiques ne se font encore que trop rares, tandis que les séquelles psychiques sont inqualifiables.

Les ONG qui ont essayé de regrouper des témoignages de victimes se sont rapidement retrouvées face à un mur, celui du mutisme le plus complet. En effet, les rares témoignages obtenus sont souvent racontés à travers une autre personne. Il s’agit toujours d’une voisine, ou d’une amie, ou d’une connaissance. Les témoignages sont rarement à la première personne.

Cela en dit long sur l’emprise des tabous et des non-dits. Au lieu de chercher à se faire accompagner ou aider, les victimes cachent malheureusement leur agression, car considérées comme responsables et étant une entache à l’honneur de leurs familles. D’ailleurs, c’est souvent vers l’hyménoplastie que se dirigent les victimes d’agressions sexuelles, ce qui est en soi une seconde agression et une seconde atteinte aux corps de ces femmes qu’il faudrait réparer.

Comment casser le tabou et intervenir auprès des victimes?

La première des choses à faire est évidemment d’implanter le plus de cellules psychologiques possibles et de réussir à intégrer l’assistance psychologique comme une aide aussi primordiale et aussi légitime que toute autre assistance médicale. Réussir à faire comprendre que les blessures psychiques, au même prix que n’importe quelles autres blessures corporelles, doivent être pansées.  Il s’agit là d’un autre défi, car culturellement nous avons tendance à sous-estimer les souffrances qui ne se voient pas.

C’est ce qu’essaie de mettre en place l’UOSSM (Union des Organisations Syriennes de Secours Médical). A terme, ce sont huit centres d’assistance psychologique qui seront accessibles à l’intérieur même de la Syrie, dont plusieurs ont déja étés mis en place. Le premier a ouvert dans la ville de Kah, au nord de la Syrie. Il s’agit du premier projet de prise en charge psychologique, disponible pour plus de 700 000 habitants. C’est un projet ambitieux mais absolument vital afin de ne pas sacrifier toute une génération. Ce projet se coordonne avec d’autres projets locaux déjà mis en place.

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