la Foule s'exprime

#SyriaFX / « L’Empire contre la Syrie »: La sinistre binarité des discours de propagande



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Ils t’expliqueront que tout ce qui se passe en Syrie est une vaste conspiration. Il te diront que Bashar el Assad n’est au bout du compte qu’un despote éclairé, résistant face au Nouvel Ordre Mondial. Ils répéteront indéfiniment que ce que certains appellent « l’opposition » est constitué d’une horde de djihadistes sanguinaires, sous contrôle américano-sioniste, n’ayant pour autre but que de déstabiliser la région au profit des contempteurs de la seule dissidence qui vaille : celle qui s’exprime de Moscou a Téhéran, dont la Syrie n’est qu’un relais stratégique local, dernier bastion de la résistance face à l’émergence d’un Mal annonciateur de la fin des temps ; celle-là même qu’ils attendent docilement devant leur écran, répétant comme de savants perroquets les éléments de propagande distillés par les officines à la solde du régime de Damas.

Ils vont de troublantes évidences en troubles évidents, projetant leur maladie sur un monde qu’ils ne comprennent pas. C’est qu’il suffit aujourd’hui d’être connecté à internet pour se livrer à quelque improvisation d’analyse géopolitique, avant de deviser sur l’état du monde, gangrené par la politique de la dette et assurément proche de sa fin, ne nous laissant plus d’autre choix que cette sinistre binarité :

Soit être de dociles esclaves de l’Empire, complices du Nouvel Ordre Mondial responsable de tous nos maux, à travers un mondialisme dominateur,

Soit être du côté des patriotes, sous des régimes autoritaires, fiers résistants social-nationalistes, n’ayant de social que la populiste diatribe et n’ayant d’attachement à la nation que pour mieux construire une problématique altérité.

Qu’il nous soit donc permis de refuser ici ce choix stérile et de rappeler, pour les êtres humains encore doués de raison, que le monde n’est pas binaire, qu’il ne s’exprime pas en noir et blanc, qu’il n’y a pas de « gentils » lorsqu’ils s’agit des intérêts stratégiques des pays et qu’en Syrie, quels que soient les courants qui animent l’opposition et leur légitimité, cela ne modifie en rien la sanglante vérité :

Bashar el Assad est un dictateur qui massacre son peuple pour conserver le pouvoir.

La posture de dissidence dans laquelle il se place est une construction, qu’elle soit sur le plan politique, culturel, économique ou militaire. Bashar el Assad n’est pas un ennemi de l’Empire. Il est son pur produit, tel une marionnette désarticulée nécessaire au retour à un monde bipolaire, garantissant la stabilité des confrontations Est-Ouest, à travers :

D’une part la reconstruction idéologique d’un Occident affichant le libéralisme de ses mœurs pour mieux masquer la violence de ses échecs socio-économiques, ainsi que le caractère dominateur et néocolonial de sa politique étrangère,

D’autre part la ré-activation de l’URSS, par la volonté de la Russie de tisser, de l’Ukraine au Kazakhstan, un réseau de contrôle et de rayonnement dont Vladimir Poutine a déjà rappelé le nom : l’Eurasie. Cet espace est non moins réceptif à un capitalisme de force brute, mais permet d’afficher une différence de positionnement, là où s’exprime pourtant une convergence des modes de domination et de destruction du tissus social.

De ce point de vue, Bashar el Assad est le fou sur l’échiquier russe :

Problématique, mais nécessairement contrôlable.

Pour déconstruire la (factice) posture de dissidence, il faut d’abord comprendre comment elle s’exprime, dans sa narration la plus basique, qui peut s’énoncer comme suit :

Les américano-sionistes tentent de déstabiliser tous les pays qui s’opposent à eux pour mieux contrôler le monde. Ils ont ainsi fomenté les « révolutions arabes » pour mettre au pouvoir des pantins à leur service. En Syrie, ils ont également essayé mais sont tombés face à un dirigeant charismatique et résistant, Bashar el Assad, qui n’a pas cédé au diktat mondialiste et qui, avec le soutien de la Russie et de l’Iran, tente de mettre en échec les groupes terroristes armés qui massacrent la population. Ces derniers, essentiellement des étrangers, sous influence djihadiste d’inspiration wahhabite, sont contrôlés par le Qatar et l’Arabie Saoudite, deux pays satellites de l’axe américano-sioniste, qui voient en Bashar el Assad le miroir de leurs injustices. La Syrie, seule réelle puissance régionale s’opposant au projet sioniste, est ainsi le bastion de la résistance à l’Empire, proposant une réelle alternative nationaliste et se réclamant d’un islam de résistance, face au dérèglement du monde, en proie au matérialisme et à la destruction par la dette. Certes il y a des progrès à faire en Syrie (comme en Algérie, en Russie ou ailleurs…), mais la souveraineté de la Syrie, fut-elle sous régime autoritaire, doit être préservée des tentatives d’ingérence et de déstabilisation du Nouvel Ordre Mondial, dont l’opposition est complice.  

Soit.

Avant d’aller plus loin, il convient de formuler deux observations :

1)   Cette narration est à analyser, selon l’interlocuteur, soit sur le plan théologique, soit sur le plan pathologique. Parfois les deux.

Dans le premier cas, elle s’apparente à une croyance, ne nécessitant pas de preuve préliminaire, les arguments étant construits uniquement à posteriori pour pouvoir la légitimer. Sans expérience ancrée dans le réel, elle correspond alors à un pur acte de foi, substancié par le recours aux psaumes d’un dogme se présentant  (en surface du moins) comme anti-système, antisioniste, anti-impérialiste, anticapitaliste, etc… la nouvelle religion se pare alors d’apparences savantes par un recours, sinon à l’épistémologie ou à la méthodologie analytique classique, du moins à son vocabulaire pour mieux masquer son néant conceptuel.

Dans le second cas, elle vient décrire, derrière la sémantique de domination et les enjeux géopolitiques qu’elle prétend expliquer, une vision du monde présentant tous les indices cliniques de la paranoïa, dans la construction d’un agent multiforme, global et en perpétuelle recomposition, conquérant dans ses formes visibles, infiltrant dans ses formes dissimulées, malveillant par essence et cherchant, par tous les moyens à sa disposition, à porter atteinte à l’intégrité, idéologique et physique, du sujet (on notera, toujours sur le plan de l’analyse clinique, qu’il s’agit ici d’une position rigoureusement symétrique à certaines formes d’islamophobie relevant de la névrose).

2)   Dans ce système de pensée, les mécanismes de la démonstration scientifique classique sont non-opérants, pour plusieurs raisons :

D’abord, les prises de positions doivent être binaires. Soit on est pour, soit on est contre. Toute critique du dogme formulé équivaut à une adhésion à l’axe américano-sioniste-capitaliste-mondialiste, que l’on nommera désormais l’Empire par simplification. Oser remettre en cause la stratégie de domination militaire russe, les massacres du régime syrien ou l’instrumentalisation de la cause palestinienne par l’Iran constitue dès lors un acte de blasphème et renvoie de fait à la mécréance des suppôts de l’Empire. Reste alors, comme moindre mal, le purgatoire des idiots utiles qui servent d’agents de légitimation à l’Empire, bien malgré eux.

Il y a une forme de cécité dans le fait qu’il soit impossible, dans ce mode de pensée, d’être tout aussi critique de la violence américaine en Irak que des massacres russes en Tchétchénie, de la colonisation et des bombardements de civils à Gaza comme du massacre de sa propre population par Bashar el Assad.

Ensuite, les mécanismes de la preuve, à savoir l’évaluation d’une information, comme élément de base, puis la construction d’un raisonnement logique à partir d’une somme d’informations, ne fonctionnent plus.

L’analyse des discours de soutien à Bashar el Assad constitue à ce titre un objet d’étude à part entière: plus besoin de montrer la validité d’une thèse (« Bashar el Assad est un résistant éclairé ») lorsqu’il suffit d’accuser son contradicteur d’être un soutien objectif du sionisme pour le disqualifier et clore la discussion, parce qu’il aura osé émettre des doutes sur le bien-fondé de soutenir un dictateur sanguinaire.

En revue, quelques erreurs de raisonnement les plus fréquemment répandues:

a) Confondre corrélation et causalité: ce n’est pas parce que deux événements se produisent en même temps que l’un cause nécessairement l’autre. Ce n’est ainsi pas parce que l’opposition syrienne combat Bashar el Assad et qu’en même temps, les intérêts occidentaux convergent vers le remplacement de la dictature syrienne par un pouvoir plus complaisant, que l’opposition, dans toute sa diversité, se retrouve automatiquement inféodée à l’impérialisme américain.

b) Se tromper de grille d’analyse: il n’y a pas « d’états gentils », il n’y a que des intérêts. La conséquence directe de cela, c’est que le raisonnement par bloc idéologiques monolithiques (par exemple « Empire vs Résistance ») est non-opérant. La manière dont les états fonctionnent, c’est d’identifier leurs intérêts stratégiques, puis de construire des scénarios qu’ils réajustent continuellement en fonction de l’évolution des crises. Concrètement, les Américains et les Européens, comme les Russes, ont des séries de stratégies qui correspondent à des évolutions possibles de la situation en Syrie (que l’on nomme « scénarios »):

– Que faire si l’opposition se disloque? 

– Que faire si Bashar écrase ses opposants? 

– Que faire si Daech prend trop d’ampleur? 

– Comment se servir du terrorisme pour légitimer une normalisation des rapports avec El Assad? 

Ainsi, dès que la situation évolue sur le terrain, les grandes puissances ré-évaluent leurs stratégies, de part et d’autre, avec pour seul but de préserver leurs intérêts. C’est ce qui les amène à s’adapter continuellement et à construire de nouvelles alliances, tout en trahissant leurs engagements précédents dès que cela s’avère nécessaire. On réalise, aujourd’hui plus encore avec la crise des réfugiés, à quel point les Syriens sont en fait seuls face à l’Histoire, sans alliés réels sur le long terme, si ce n’est dans l’opinion publique des peuples amis, de la rue arabe aux solidarités exprimées dans plusieurs régions d’Europe.

c) Ne pas respecter les règles logiques de construction d’un raisonnement: une somme d’informations isolées ne constitue pas, par regroupement, une théorie. Le listage de faits sans lien causal les uns avec les autres ou sans intention conjointe démontrée, ne constitue pas un raisonnement. C’est ce qui explique une asymétrie essentielle dans ce que l’on nomme, par abus de langage, les « théories du complot »: celles ci peuvent être à 99,999% vraies, tout en étant à 100% fausses. En effet, peu importe la véracité individuelle de certains des « faits troublants » avancés, leur mise en relation n’ajoute pas à notre compréhension ou à notre savoir (voire même le contraire), si la manière de les lier est erronée, voire mensongère. Il ne suffit pas de raconter des histoires pour faire l’Histoire. Il faut aussi (condition absolue) que les liens inférés soient démontrés. C’est à cette absence de lien causal démontré que font appel les conspirationnistes lorsqu’ils répètent leur acte de foi:

« Coïncidence? Je ne crois pas…« 

Alors que faire? Si les raisonnements binaires sont à proscrire, si on ne peut pas expliquer les injustices que l’on voit par un récit simple, si on ne peut pas décrier les « méchants » et idéaliser les « gentils » pays dont la politique étrangère, par alliance ou dissidence affichée, satisfait notre vision du monde?

On peut commencer par admettre notre faiblesse et nos difficultés à entrevoir le monde dans toute sa complexité. Ca évitera déja de distribuer des jugements péremptoires qui condamnent des peuples entiers au déni d’humanité. On peut ensuite construire une grille d’analyse qui puisse rendre compte de phénomènes politiques, idéologiques et militaires complexes, en constante évolution. Oui il y a des patriotes syriens pour qui la notion d’ordre et d’autorité est primordiale, oui il y a des puissances étrangères qui tirent partie de l’instabilité de la Syrie pour remodeler un Moyen Orient plus conforme à leur vision stratégique, oui il y a une dislocation de l’opposition syrienne, dont une partie bénéficie à l’émergence de groupes comme Daech, qui bénéficient du chaos à l’intersection entre la Syrie et l’Irak. Oui il y a la nécessité d’un contre-discours (et d’une contre-mobilisation globale) face à l’impérialisme et à ses dérives. Mais cela ne remet en rien en cause la revendication des Syriens et leur volonté de rompre avec une dictature qui les a maintenus sous contrôle pendant des décennies, jusqu’à les tuer par centaines de milliers pour préserver la folie œdipienne d’un pharaon en costume Prada.

C’est tout le sens de ce dossier spécial construit par l’équipe FoulExpress: ré-humaniser les Syriens, réintroduire de la complexité, prendre une position construite en soutien à l’autonomie des peuples Arabes, à distance de leurs dictateurs sanguinaires comme de leurs plus hypocrites et civilisateurs soutiens.

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