la Foule s'exprime

La négrophobie, ce racisme ordinaire.



 

Times_7mars

Lorsque l’on s’intéresse à la question de la négrophobie d’un point de vue statistique, on se heurte à un vide. Très peu d’études ont été faites pour décrire la situation d’un groupe que l’on sait pourtant discriminé, qu’il s’agisse des manifestations de ces actes ou du sentiment victimaire lui-même.

Il est quasiment impossible de mesurer le préjudice subi par ces victimes et l’impact sur leur vie quotidienne. Ainsi, définir objectivement ce que serait la condition noire qui en découlerait reste très difficile.

« L’expérience vécue du noir »

Bien sûr, il existe des éléments qui nous aident à approcher le problème. D’un point de vue théorique d’abord : les écrits de Frantz Fanon ou ceux des penseurs noirs américains des années 60 nous permettent de définir et de comprendre ce qu’est le racisme anti-noir.

Dans son texte « l’expérience vécue du noir », Frantz Fanon nous dresse une liste d’expérience qui nous font prendre conscience de l’existence de ce racisme et de sa nature particulière : « Le monde blanc, seul honnête, me refusait toute participation. D’un homme on exigeait une conduite d’homme. De moi, une conduite d’homme noir ou du moins une conduite de nègre ; [ce] nègre sauvage, abruti, analphabète. »

Et d’ajouter : « le préjugé de la couleur n’est rien d’autre qu’une haine irraisonnée d’une race par une autre, le mépris de peuples forts et riches pour ceux qu’ils considèrent comme inférieurs à eux-mêmes, puis l’amer ressentiment de ceux contraints à la sujétion et auxquels il est souvent fait injure. »

Dans le cadre du projet Visual Racism, nous sommes allés à la rencontre des groupes visés par différentes formes de racisme, notamment la négrophobie, afin de comprendre la manière dont ils se saisissaient (ou non) de ces formes de préjudices dont ils sont la cible.

Auprès des noirs européens, nous retrouvons ces mêmes histoires, ces mêmes émotions ; en Belgique, une infirmière d’origine subsaharienne nous relate les remarques dans le milieu hospitalier : « au moins une fois par semaine, on me demande quand est-ce que je vais rentrer chez moi, sans parler des insultes… ».

Son ami sociologue nous décrit la fois où il s’est fait frapper et insulter de « sale nègre » par un agent de police suite à un accident de la route provoqué par… l’agent de police lui-même. Il portera plainte ; mais l’affaire sera classée sans suite, 4 ans plus tard.

Dans son rapport sur l’Afrophobie, ENAR (European Network Against Racism) souligne que les populations noires en Europe et les noirs européens continuent de subir des discriminations sans distinction de classe ou de nationalité, dans les domaines du travail, de la santé, de l’accès au logement et aux services mais également dans les médias, via des commentaires dégradants ou des annonces sensationnelles1.

Cependant, rien ne nous permet d’objectiver quantitativement ce phénomène et de le faire exister à travers des chiffres. ENAR le déplore également dans son rapport2.

Un problème noyé volontairement ?

Le phénomène demeure occulté sur le plan socio-politique, dans une société européenne où les politiques publiques, notamment de lutte contre le racisme, donnent une importance majeure à la quantification des phénomènes, pourtant insuffisante dans la restitution de ce qu’est le préjudice raciste.

Franco Lollia, Président de l’Alliance Noire Citoyenne et porte-parole de la Brigade anti-négrophobie en parle en ces termes : « il s’agit d’une stratégie pleine et entière, d’une politique coloniale qui ne dit plus son nom et qui vise à noyer le problème. C’est ce qui explique le vide quand on s’intéresse à la question».

De nombreuses associations, notamment par la voix de Lollia, dénoncent une volonté de nier ou de minimiser les formes différentes du racisme en les fondant dans un terme générique qui dispenserait les institutions de prendre acte de leur émergence. Lors d’un discours devant le Sénat en 2011, il affirme : « Si l’on dénonce la négrophobie c’est que cette forme de racisme a une histoire, un cheminement particulier auxquel il ne convient pas d’apporter un remède générique. »

Même occulté, le problème est pourtant bien prégnant. Il est le mot « nègre » rentré dans le langage commun  pour désigner un auteur anonyme3; il est le sans-gêne d’un patron d’industrie sur un plateau TV à une heure de grande écoute4 ; il est ces publicités aux personnages soit mono-chromes, soit ultra-stéréotypés5.

Ce racisme est normalisé, banalisé au point qu’on ne le voit plus, qu’il n’indigne plus.

Une condition noire rendue invisible

Pour Franco Lollia, la structure éducative elle-même est faite de telle sorte à nous contraindre à intégrer ce vide comme une normalité.

En effet, si l’on observe les différents contextes historiques où les noirs sont acteurs, nous pouvons voir que les luttes sont présentées comme étant des luttes différentes. On distingue ainsi la lutte contre l’esclavage de la décolonisation, de celle contre l’apartheid et de la lutte pour les droits civiques aux Etats Unis.

« Mais jamais on ne voit le point commun qui est le racisme anti-noir et l’idée qu’il existe une suprématie blanche ; à chaque fois c’est une lutte qui répond et qui s’adapte à la terminologie de l’agresseur et qui ne prend pas en compte sa propre identité. Jamais. 

Finalement, seule la forme d’oppression diffère. On questionne ce mode d’oppression mais jamais l’identité du mal ».

Les livres d’histoire nous enseignent qu’il y a une fin à tous ces phénomènes : l’abolition de l’esclavage, la décolonisation, la société arc-en-ciel de Mandela et l’élection symbolique de Barak Obama.

Or si l’on se place en observateur objectif qui s’en tient au fait, nous pouvons dire que la domination du noir par le blanc n’est jamais terminée.

La situation actuelle en Afrique du Sud en est un exemple criant :

Les statistiques les plus récentes (issues du recensement 2011) montrent que 62% des noirs vivent toujours sous le seuil de pauvreté contre seulement 1% des blancs. Alors que les blancs sont minoritaires, ils détiennent la majorité des richesses du pays et l’économie est toujours entre leur main : le revenu moyen des blancs est six fois supérieur à celui des noirs.

L’apartheid est là, quand on se souvient qu’à l’origine ces mêmes blancs étaient des colons…

Même constat d’injustice quand nous nous souvenons que cette société arc-en-ciel s’est construite sur la base du pardon et de la réconciliation, et non celle de la justice et de la réparation. En effet, il n’y a pas eu de tribunal de l’apartheid et donc il n’y pas eu de condamnations (à l’instar du procès de Nuremberg par exemple6). Or pour être juste envers les victimes de l’apartheid, il faudrait qu’il y ait eu réparation pour les crimes endurés. C’est la condition pour la réconciliation.

Alors même que l’arsenal répressif du régime nationaliste est connu pour rivaliser avec ce qui se fait de mieux dans le genre… La Commission de la Vérité et de la Réconciliation avait cette spécificité qui consistait à obtenir, en échange de leur confession publique, une amnistie pleine et entière des crimes commis.

Autre exemple, celui des Etats-Unis, où 50 ans après La Marche vers Washington7 pour le travail et la liberté, la majorité des demandes des marcheurs n’a pas abouti. Un rapport de l’Economic Policy Institute montre que les ghettos existent toujours puisque 45% des enfants noirs vivent toujours dans les quartiers pauvres contre 12% des blancs.

Le chômage des noirs est deux fois supérieur à celui des blancs et également supérieur à la moyenne nationale durant la grande dépression des années 30.

36% des travailleurs noirs vivent en dessous du seuil de pauvreté.

Et les exemples sont encore nombreux8.

La lumière mise sur la fin symbolique de ces phénomènes nous aveugle. Elle rend invisible la réalité du terrain. Elle détourne notre attention des éléments qui rendraient visible la problématique de la négrophobie toujours existante et nous permettrait de décrire la condition noire.

Le pire des racismes est celui qu’on ne voit plus. C’est là qu’il devient le plus dangereux car il fait disparaitre du projet de société tout un groupe.

Le problème négrophobe se manifeste le plus durement là où il ne se voit plus. En effet, cette invisibilité laisse le champ libre aux injustices.

Scandale de l’affaire Lawrence 

L’affaire Stephen Lawrence est une illustration de cette manifestation cruelle d’un racisme décomplexé car jamais condamné et assimilé jusque dans les institutions étatique… Le rapport Macpherson qui lui fera suite, le prouvera et démontrera pour la première fois que c’est cette invisibilité qui a permis ce crime.

Il s’agit du meurtre d’un jeune noir londonien étudiant en architecture, décrit comme « honnête et sérieux » par ceux qui le connaissait. C’était en 1993, il est attaqué par 5 jeunes alors qu’il attend un bus avec un ami, à Eltham un quartier qui a déjà été le théâtre d’agressions racistes par des partisans d’extrême-droite. Il sera poignardé alors que son ami réussi à s’enfuir. Un témoin affirme avoir entendu des slogans racistes et un autre dit que le jeune homme « plaqué à terre,  a été littéralement englouti sous le nombre de ses agresseurs ».

Pourtant, personne n’a été condamné à l’époque des faits, « faute de preuve » et malgré l’enquête de police qui fut menée.

Jugée bâclée et confuse, celle-ci fera l’objet d’un rapport officiel : le rapport Macpherson.

Ce rapport accablant sur le racisme aux seins de la police britannique marquera un tournant en introduisant pour la première fois la notion de « racisme institutionnalisé ».

Macpherson rapporte cette notion à une étude de la perception des incidents racistes, et émet le postulat que celui-ci est inconscient. En 1999, il le définit ainsi :

« La faillite collective d’une organisation à fournir un service approprié et professionnel aux personnes à cause de leur couleur, culture ou origine ethnique. On peut le discerner dans des processus, attitudes ou comportements qui sont discriminatoires à travers le préjugé inconscient, l’ignorance, le manque de réflexion, et les stéréotypes racistes qui désavantagent les gens appartenant à des minorités ethniques. »

Ce rapport d’Etat contiendra plus de 70 recommandations pour la gestion des crimes racistes, des procédures de police et pour la formation des officiers à la conscience anti-raciste9.

Il aura fallu attendre la lumière d’un drame pour éclairer la police sur la vraie nature de ses manquements et de l’amener à modifier ses procédures.

Et pourtant…

En 2010, l’agence européenne pour les droits fondamentaux (FRA)10 ainsi que de nombreuses ONG de luttes contre le racisme11 dénoncent toujours les « processus » de profilage ethnique au sein de la police britannique et plus généralement en Europe, de même que « l’attitude et les comportements discriminatoires » des agents des forces de l’ordre.

A Paris, une étude sur le « contrôle au faciès » a établi qu’un noir à 6 fois plus de chance de se faire contrôler qu’un blanc12.

Concernant l’affaire Stephen Lawrence, il aura fallu attendre 18 ans pour que deux des cinq suspects soient condamnés. C’est la presse qui ouvre le débat sur la question raciale dans la société britannique. Bousculée en autre par la une du Daily Mail qui affichait la photo des 5 suspects sous le titre de « Meurtriers », l’opinion publique s’y intéresse et contraint les politiques à en faire de même.

C’est sous cette pression, à laquelle s’ajoute l’acharnement de la famille de la victime, que le procès sera rouvert.

Mais une affaire d’espionnage vient encore creuser le fossé entre cette institution, qu’est la police et une communauté en mal de confiance. En mars dernier, une enquête indépendante a révélé que Scotland Yard avait chargé un officier de collecter des informations sur la famille Lawrence et son cercle proche afin de donner un avantage à la police dans l’affaire13.

Le drame du 9 août dernier à Fergusson aux Etats-Unis, où un jeune homme de 18 ans a été abattu par la police fait écho à des situations similaire en Europe et ici en France comme le rappel Le Collectif Anti-négrophobie. Le traitement médiatique de l’affaire, jugé discriminant par de nombreux internautes et jouant le jeu des amalgames entre afro-américains et gangs, souffle sur les braises du feu qui ne cesse de consumer la confiance des minorités envers les médias.

Récupérer la parole

L’opinion publique n’est rien d’autre que l’ensemble des regards que chacun porte sur le monde et les groupes qui le composent. Nous savons qu’elle peut être influencée par le discours ambiant ; nous en avons tous déjà fait la désagréable expérience.

Et nous nous apercevons que les victimes de racisme intègrent souvent le préjudice subi comme une normalité. Ainsi, elles ne se défendent pas face aux contrôles au faciès, ni même ne remettent en question le fait de se faire contrôler plusieurs fois par jour sans raison valable et se faire insulter par des policiers, considérant en fait que « ça fait partie du jeu » quand on est un jeune noir en France. Dans d’autres cas, elles intègrent la stigmatisation au point où le regard qu’elles portent sur elles-mêmes est modifié de manière négative. C’est ainsi que certaines femmes noires nourrissent un véritable rejet de leurs cheveux crépus et de leurs peaux noires, faisant le bonheur et la fortune des firmes cosmétiques qui vendent des produits de lissages des cheveux et de blanchissement de la peau.

Plus préjudiciable encore est le cas de certains jeunes qui se refusent à poursuivre leurs études car persuadés qu’ils ne trouveront pas de travail, restant ainsi enfermés dans le rôle préfabriqué du jeune noir des quartiers populaires.

Aussi tout l’enjeu de la lutte contre la négrophobie aujourd’hui est de récupérer la parole afin que la réalité de la condition noire ne soit plus occultée et que la condition des victimes, elle, soit améliorée de façon pérenne.

Face à un racisme qui ne dit plus son nom en jouant sur le mythe d’une supériorité d’une « race » sur une autre, le moyen le plus efficace est d’enfin amener le discours sur le terrain rationnel des faits. Cela devra, entre autres, passer par un travail de collectes de données qui se fera auprès de ces victimes dont la souffrance est trop souvent passée sous silence.

Le travail de sensibilisation est aussi à poursuivre afin de pousser les victimes à réagir aux actes/discours négrophobes pour faire exister le phénomène, mais aussi pour créer et nourrir « une parole noire », issue de cette communauté et utile à tous.

Avec la polémique qui a secoué la toile après l’affaire de Fergusson, nous assistons aux prémices d’une mobilisation à grande échelle. En effet, la photo de Mickael Brown en tenu de diplômé, initialement choisie pour illustrer les articles sur le sujet, a rapidement été échangée par une autre photo de lui, visage fermé, faisant un signe qui peut être assimilé à celui d’un gang, donnant de lui une image de mauvais garçon.

Des internautes, choqués par le choix de cette photo et plus largement par le traitement différencié des victimes noirs dans les grands médias, souvent moins bien traitées que les criminels blancs eux-mêmes, ont lancé une campagne sans précédent avec le hashtag #IfTheyGunnedMeDown. En France, la campagne est reprise par le Collectif Stop le Contrôle au Facies et traduite par #SiLaPoliceMeTuait, l’idée étant de poster sur les réseaux sociaux deux photos montrant deux facettes très différentes de notre personnalité et de demander laquelle serait utilisée par les médias si nous devions nous faire tuer par la police…

Ainsi nous constatons que le pouvoir qu’offre internet à ses utilisateurs les plus conscients leur a permis de reprendre la parole et de corriger le regard que les médias nous font porter sur la réalité.

En effet, ils savent que l’opinion publique se construit aussi à travers les images que choisissent ou non de diffuser les médias, et que dans ce contexte ils ont les moyens de saisir l’urgence de sortir d’un mode de communication dictée par l’agresseur pour retrouver une parole contrôlée, expression d’une pensée indépendante.

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1 Black Europeans and People of African Descent in Europe/ August 2012: fiche realize par par The People for Change Foundation pour le compte d’ENAR. Il est base sur l’European Shadow Report on Racism sur la periode 2010-2011.

2 General Policy Paper No. 8 : People of African Descent and Black Europeans – June 2013

3 Dictionnaire Larousse – Nègre : Nom masculin. Familier. Personne qui travaille de manière anonyme pour un écrivain, un artiste, un scientifique, etc., lequel sera seul reconnu auteur du travail.

4 Sur le plateau du JT de France 2, le 2 octobre 2010, Jean-Paul Guerlain est interrogé sur la création du parfum Samsara. Il répond : « Pour une fois, je me suis mis à travailler comme un nègre. Je ne sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé, mais enfin… »

5 Exemple de l’affiche Banania et de son slogan « Y’a bon » – http://fr.wikipedia.org/wiki/Banania

6 Procès intenté par les puissances alliées contre 24 des principaux responsables nazis du Troisième Reich, accusés de complot, crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l’humanité, se tint du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946.

7 La Marche vers Washington pour le travail et la liberté est une marche politique qui se déroula à Washington DC le 28 août 1963. Martin Luther King, Jr. y fit son discours historique « I Have a Dream » au Lincoln Memorial.

8 Rapport de l’Economic Policy Institute de Washington « the Unfinished March ».

9 The Stephen Lawrence Inquiry: Report of an Inquiry by Sir William Macpherson of Cluny; Fevrier 1999

10 Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne (FRA), « Enquête de l’Union européenne sur les minorités et la discrimination. Données en bref. Contrôles de police et minorités », EU-MIDIS, 2010

11 Human Rights Watch  « la base de l’humiliation ; les contrôles d’identités abusifs en France » ; janvier 2012

12 Open Society Institute Justice Initiative (OSJI), « Police et minorités visibles : les contrôles d’identité à Paris », juin 2009

13 The Guardian, 6 mars 2014 :  “Stephen Lawrence case: Theresa May orders inquiry into police spies”

The Times, 7 mars 2014 : “You can’t trust police”

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