Cet article a été rédigé par Nasr Eddine.
Des salles obscures fleuries de fauteuils rouges à deux pétales, accoudoir pour deux gagné par la force des coudes, le statut-quo « coude derrière/coude devant » est souvent adopté, comme la queue devant un guichet de poste ou le merci après le rendu de monnaie. Cinéma comme une culture, cinéma comme une bonne ou mauvaise habitude, à la frontière de l’art et du divertissement, les cinéphiles sont d’accords pour dire la nature récréative d’un film. Excité par la guerre, ému par le drame, interloqué par la complexité d’une intrigue, chacun y trouve son compte. Et tout le monde est heureux dans le meilleur des mondes…
Le film de super héros prend énormément de place : de Superman à Batman en passant par les X-men et autre Spiderman, de l’enfance à l’âge adulte, comme une rémanence de l’héroïsme romantique, nos surhommes font presque l’unanimité. A l’instar d’une catharsis, le spectateur, le temps d’un film, se prend à rêver d’être aimé et célébré pour ces multiples actes de bravoures.
Superman contre le politique
Passer l’illusion et les émotions, le super-héros mis à nu nous apprend infiniment de leçon sur nous même. Individualiste, souvent orphelin, son pouvoir, ontologique, va à l’encontre de toutes acceptions conventionnelles de la définition du pouvoir. Contrairement aux super-héros, l’homme de pouvoir ne possède que le pouvoir qu’on veut bien lui concéder. Un homme politique élu à la fonction suprême est, selon le récit de vie[1] que les médias ont subtilement construit, arrivé à ce poste par la force de sa seule individualité.
Contre tout prêt-à-penser, chaque individu est le produit d’un groupe, d‘un collectif. Il est le produit d’une famille, d’amis, de professeurs, de rencontres brèves… Derrière chaque individu se cache un cénacle qui lui a permis d’être ce qu’il est et ce qu’il sera. De la même manière, le candidat à la présidentielle s’entoure d’une équipe de campagne, finement choisie pour ses compétences, pour accéder à la tête de l‘état. Il ne suffit pas de voter pour un candidat pour qu’il soit élu, encore faut-il qu’il soit soutenu ! La lutte politique est avant tout un travail collectif savamment organisé, soigneusement préparé, pour arriver au but que l’on s’est fixé : enchanter le regard que porte le peuple sur le candidat que l’on soutient.
Tous les films de super-héros fonctionnent contre cette logique : le héros est un homme providentiel qui par sa seule action change le monde, d’ailleurs souvent réduit à une ville. Il est un super policier qui diminue la criminalité galopante qui infecte le lieu de tournage. En cela, le super-héros est un conservateur, peu enclin à l’anarchie, bon et civilisé par le masque[2] qu‘il porte. Il ne fait pas de politique mais son action est éminemment politique.
Ces super-héros n’ont pas de femme, pas d’enfants, ni père, ni mère a contrario de tout ce qui fait la force d’un homme de pouvoir : la famille. Derrière chaque grand homme (ou grande femme) se cache une femme (ou un homme). A ce propos, Bill Clinton accompagné de sa femme Hillary s’étaient arrêtés pour faire le plein dans une station service. Pendant ce laps de temps, un homme vint nettoyer le pare brise avant de la voiture. Bill déclara : « Si tu n’avais pas été mariée avec moi , tu serais peut être mariée avec lui ». Hillary lui rétorqua : « si je m’étais marié avec lui, il serait devenu président des États-Unis ».
Derrière ces films qui in fine individualisent, c’est tout une génération qui en est abreuvée. Les conséquences sont multiples, loin de vouloir faire des être humains des crétins sociaux, Superman, diffusé à grande échelle, arrive sans vouloir généraliser à son but : faire des fans de « super-héros » des êtres incompatibles, consciemment ou inconsciemment, avec le travail collectif.
Les fables du cinéma
Qui a déjà lu Les Fables de La Fontaine comprendra qu’elles sont construites pour justifier la morale finale. Le cinéma semble, ses dernières décennies, avoir inversé le raisonnement. La morale de l’histoire, le moment de sagesse, semble être présent pour atténuer l’immoralité du film , à l’instar d’un alibi. Un film s’enfonce profondément dans la violence et nous dit les deux dernières minutes du film « la violence, c’est pas bien ». Un autre promeut le vol pour nous affirmer « le vol, c’est pas beau ». Et enfin un film vante une forme de libertinage pour conclure qu’« opter pour la fidélité et le mariage, c’est mieux ! ». Il est toujours particulier de regarder une œuvre qui dénonce la violence en abusant de la violence ; dans cette perspective, ce film dénonce-t-il la violence ? Peut-on dénoncer l’incivilité par l‘incivilité ? Le titre choisi pour l’œuvre est très souvent révélateur des véritables intentions des producteurs.
Il s’avère ici que le plaisir pris à regarder le film fait passer le message, la « morale » du film, non pas au deuxième plan mais au quatrième plan. Lorsque sur deux heures de film, nous avons droit à 1h55 de permissivité et 5 minutes de morale alors cette même morale devient un alibi pour atténuer la somme d’immoralités qui traversèrent tout le film : C’est une « moralibi ». Force est de constater que ce qui est finalement immoral, c’est utiliser la morale pour justifier l’immoralité. Au demeurant, nous pourrions par extension, reprendre le même terme est l’appliquer au monde politique, tant il se complait, sans assumer, dans le cynisme et la dépravation.
Il arrive que la moralibi ne soit pas explicite ; elle est caché dans la conclusion. Par exemple, un homme se déchaîne dans une forme de violence extrême pour finir mort, détruit par sa propre débauche. La déchéance du principal protagoniste est une manière de dire la morale. Mais que vaut-elle face aux « belles » images qui ont traversé la totalité du film ?
Une éponge imbibée d’inconscient collectif
Star Wars, Matrix, La Route, 2012, dernièrement l‘excellent Take Shelter sont autant de films qui informent sur ce qui irrigue l’imaginaire collectif de nos sociétés. Star Wars fut un succès populaire à une époque où les sociétés occidentales croyaient au progrès ; dans un tel esprit, imaginer le futur c’était anticiper un futur de progrès technologique. A un autre niveau, la trilogie Retour vers le futur montre une image de l’avenir très heureuse, faite de progrès et de technologie. Dans la suite du premier épisode, Marty McFly voyageait jusqu’en 2015… Il nous reste 3 ans pour voler avec nos voitures.
Dans un autre registre, la trilogie Matrix, dystopie mettant en scène un sombre avenir pour l’humanité, développe une réflexion des plus pertinentes. Les auteurs ont imaginé un futur où le progrès technique, loin de faire le bonheur des êtres humains, les domine et les exploite pour leur énergie en « champs » d’êtres humains à « perte de vue ». Il y a un véritable renversement des valeurs depuis la trilogie Star Wars. De la même manière, ce qui créait l’atmosphère sombre de La route, c’est un accident nucléaire dont on ne sait rien.
Aujourd’hui les perspectives d’avenir ne sont pas les mêmes. Nous sommes en pleine crise, non pas seulement économique, mais civilisationnelle ; le philosophe Marcel Gauchet parle d‘une « crise de croyance ». La Route (tiré du Prix Pulitzer du même nom de Cormack McCarthy), 2012, Le tout récent Take Shelter ou encore Melancholia récompensé à Cannes par le prix d’interprétation féminine sont autant de longs-métrages qui imaginent la fin d’un monde à leur manière. Ils sont aussi, par leurs succès populaires, des films qui transmettent l’idée que nos sociétés développent un pessimisme outrancier. Comme dans un effet de double bind, le cinéma expose ce qu’il nourrit en même temps. Exit la joie et la bonne humeur, le public cinéphile est à la recherche du reflet de leur âme, de ce qui hante leur esprit, se nourrir et se rassurer. L’économie semble dicter la pluie et le beau temps de nos âmes. Et les producteurs participent à cette grisaille générale.
Des films racontant un passé fantasmé et révolu : The Artist, Le discours d’un roi, Minuit à Paris, etc… mettent en évidence un peuple qui ne veut plus regarder vers un avenir qu’il voit sombre et se met à contempler le passé, un passé qui dit plus que le présent, avec nostalgie. Quand les perspectives d’avenir sont réduites comme peau de chagrin, l’être humain se retourne très souvent, instinctivement et primitivement, vers une histoire magnifiée qui aide à mieux supporter sa condition. En fait, nous passons notre temps entre le futur et le passé jamais dans le présent qui échappe à notre contrôle, un présent hors du temps.
Abîme et perversion
La radicalisation de la modernité[3] se développe autour d’idées-forces dont l’égalité. Chaque individu, de l’enfant à l’adulte demande à se faire respecter, de plus en plus, comme des égaux/égos.
Ce qui était réservé jadis à une élite du cinéma, se démocratise et se popularise. Les téléphones portables désormais armés de caméra font la joie du peuple. On ne sait pour quels raisons obscures les industriels ont décidé d’implanter dans les téléphones des caméras, toujours est-il qu’il octroie dorénavant le droit à chaque possesseur de cette technologie de s’improviser « journalistes » et « réalisateurs » (Orwell dénonçait en visionnaire les télécrans de la société de surveillance administrée par « Big Brother ». Aurait-il pensé que 60 ans après, ce serait le peuple qui surveillerait le peuple sans avoir l’intention de le surveiller ?). Un rapide coup d’œil sur Youtube ou Dailymotion mettront en évidence les vidéos les plus vues : le conflit, le pugilat, le rassemblement d’individus, la tension, la « bagarre » finalement font le bonheur des annonceurs. Apprentis réalisateurs, comme de bons cinéphiles ayant retenu les leçons du cinéma violent ou seulement par pures perversions, les petites caméras de plus en plus performantes sont les instruments de ces nouveaux réalisateurs de la « société du spectacle ». Voyeurs, animateurs et provocateurs de ce qui pourrit désormais les jeunes générations, les masques[4] tombent et les monstres se révèlent.
Lorsque dans le nord, les images d’une perversité accrue sonne le glas d’une civilisation moribonde, dans le sud, le développement des téléphones portables a aussi du bon : ils ont permis l’éviction des dictateurs arabes. Plus que la réalisation, ce sont la multiplication de ces vidéos ainsi que de leurs audiences qui éduquent la jeunesse à plus de violence et moins d’humanisme. Il est très difficile d’aimer l’Homme lorsqu’il prend l’habit de la violence.
Le cinéma, miroir des tensions qui nous habitent
Nous pourrions accuser Hollywood de rouler pour une idéologie, nous pourrions accuser les producteurs de vouloir « dépolitiser le peuple », là n‘est pas notre propos. Hollywood comme tant d’autres studios de cinéma obéit certainement à des logiques, mais il apparait que le mal est plus profond ; le cinéma semble se muer en miroir dans lequel chacun se regarde pour mieux appréhender les tensions qui l‘habitent. Le succès d’un film témoigne finalement de ce qui se trouve dans l’inconscient collectif : De bienvenu chez les chtis et le régionalisme à Intouchables et une certaine idée , dégradante mais rassurante (de ce qui ferait peur au peuple/des citoyens des quartiers défavorisés), chaque sortie de la semaine peut être le révélateur de mouvements sociétaux plus latents. Le box-office en est l’indicateur principal. L’idéologie existe bien évidemment mais plus qu’une explication idéologique du cinéma, d’un cinéma qui influencerait ou manipulerait, nous osons croire qu’il existe un autre type de cinéma, celui qui « dit » la société. Comme chaque thématique, le super-héros, plus qu’un instrument idéologique de propagande dépolitisant, est aussi à l’image de l’homme moderne : solitaire, égocentré, tout-puissant et pulsionnel. C’est sûrement pour cela qu’il est si proverbial.
[1] ou « storytelling ».
[2] « Il est difficile de nos jours de parler de civilité sans paraître snob ou réactionnaire. Je définirais quant à moi ce mot de la façon suivante : la civilité est l’activité qui protège le moi des autres moi, et lui permet donc de jouir de la compagnie d’autrui. Le port du masque est l’essence même de la civilité. » Richard Senneth, la tyrannie de l’intimité, Editions du seuil, 1979. (p.202)
[3] Marcel Gauchet.
[4] ibid.



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J’ai aimé le lien que vous avez fait entre le cinéma de nos jours et les politiciens (de nos jours!); c’est vrai que la vie est un théâtre!
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Moi aussi, j’ai trouvé cette façon d’aborder le sujet très originale. Merci Nasr Eddine.
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