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Jaipur contre Carrefour, épisode 2/2



Cette semaine, retrouvez la suite de l’article rédigé par Mourad Ouali.

 

CR : racineur/Flickr

Moins d’emplois et une plus grande pauvreté de la population locale

Wal-Mart est la plus grande entreprise du monde. En 2011, ce géant de la grande distribution réalise un chiffre d’affaire de 422 milliard de dollars et un bénéfice de 16 milliards de dollars. L’Inde représente un marché estimé à 470 milliards de dollars. Pour l’instant, le commerce de détail indien est basé sur le modèle de la petite entreprise familiale et représente 40 millions de personnes à petit salaire. Quel avenir leur réserverait Wal-Mart ?

Une étude dirigée par David Neumak (University of California) (1) révèle qu’aux Etats-Unis l’ouverture d’un Wal-Mart réduit le nombre d’emploi d’environ 150 postes. Un seul hypermarché comme Wal-Mart emploie environ 350 salariés, ce qui signifie qu’à chaque fois qu’un emploi est crée, 1.4 emplois disparaissent dans la zone géographique à cause de restructurations ou de la fermeture des petits commerces. En termes de salaire, c’est 1.2 millions de dollars en moins que les collectivités locales doivent compenser par des allocations, quand elles existent.

D’ailleurs, Wal-Mart n’implante pas ses nouvelles enseignes de manière aléatoire. Ce sont souvent des zones marquées par un taux de croissance de l’emploi élevé, ce qui donne souvent l’impression que Wal-Mart a contribué à cette dynamique. Les postes crées par Wal-Mart sont souvent des emplois précaires, à temps partiel, aux salaires les plus bas du marché. Stephan Goetz et Hema Swaminathan (2) ont même conclu que Wal-Mart n’était pas capable de sortir une famille de la pauvreté. Pire encore, leur étude montre que les régions qui avaient le plus grand nombre d’hypermarchés Wal-Mart en 1987 avaient un taux de pauvreté plus élevé en 1999 que les régions qui avaient commencé avec moins d’hypermarchés Wal-Mart. Cette étude démontre aussi que les régions qui ont ouvert leur porte à cette grande entreprise entre 1987 et 1998 présentaient des taux de pauvreté plus élevés, et marquées par un fort recours à l’aide publique en termes de logement, nourriture et santé.

Une autre analyse de Goetz et Flemming (3), menée en milieu rural et dans les villes, démontre que les régions caractérisées par un nombre important de petits commerces de proximité connaissaient une croissance du revenu par tête beaucoup plus élevée sur la période 2000 à 2007. Cependant, la présence d’hypermarchés avait un effet négatif sur les salaires. L’objectif étant d’offrir les prix les moins chers du marché aux consommateurs, ce qui implique des salaires constamment revus à la baisse et une couverture sociale insuffisante. Seuls 48 % des employés de Wal-Mart ont adhéré à la mutuelle du groupe, comparé à une moyenne nationale de 68 %. Les employés doivent se tourner vers l’aide publique qui coûte de plus en plus cher : environ 46 % des employés ont des enfants pris en charge par Medicaid ou sont sans assurance.

Une augmentation de la consommation produisant des effets néfastes sur l’environnement

L’impact sur l’environnement n’est pas à négliger tout au long de la chaîne logistique depuis le lieu de production de la marchandise, jusqu’au domicile du client.

La grande distribution réussit à répartir une part de ses coûts sur le consommateur. La distance qu’il parcourt et le volume des achats par course sont fortement liés à la taille du magasin. Par exemple, au lieu de transporter les packs d’eau minérale en centre-ville, où ils sont achetés au détail par les résidents, c’est le consommateur lui-même qui assure le transport dans le coffre de sa voiture et le stockage dans son logement (dont le coût au m² n’a cessé de croître). Ces déplacements dégagent davantage d’émissions de CO2 : deux camions n’auraient-ils pas suffit à remplacer 500 voitures individuelles pour transporter l’eau minérale de l’entrepôt de périphérie vers les détaillants de centre-ville ?

L’impact environnemental doit aussi prendre en compte :

- la consommation d’espace pour la surface de vente et le stationnement ;

- l’implantation massive d’éclairages, multiplication des spots, éclairage des meubles réfrigérés, augmentation de l’intensité des lampes utilisées ;

- la climatisation généralisée de la surface de vente ;

- la consommation d’eau (environ 1 m³ d’eau par m³ de surface pour les hypermarchés) et l’utilisation importante de meubles de froids, suite à une forte hausse de la consommation de surgelés (qui a doublé entre 1980 et 2000).

CR : laurent KB/Flickr

Et demain, quelles perspectives ?

Nous venons de voir que l’introduction de la grande distribution dans une zone géographique donnée n’a pas que des effets positifs. Les effets néfastes sont très nombreux lorsque l’on prend en compte l’impact sur le dynamisme des villes, le modèle social, l’impact économique et environnemental.

L’ouverture du marché local aux entreprises étrangères pourrait avoir des effets bien meilleurs si cette introduction était mieux accompagnée. Dans son rêve commercial, Claude Millet imaginait « une alliance pour mettre sous l’enseigne de la marque les petits commerces de la ville. Les grandes enseignes distribueraient leurs produits, sous leur enseigne et en partenariat, ou via les boutiques du centre-ville : la boucherie chez le boucher, le poisson chez le poissonnier, le rayon « primeurs » dans trois ou quatre boutiques. (…)Le distributeur pourrait ainsi se différencier fondamentalement dans son univers très concurrentiel et charger son image d’un contenu sociétal, novateur, immense en charge affective. Et certaines rues désertées par les commerçants, qui restent pourtant propriétaires, pourraient retrouver un nouveau souffle. »

En France, depuis quelques années, les grands distributeurs sont engagés dans une nouvelle stratégie pour mieux satisfaire les besoins de leurs clients qui se tournent vers les commerces de proximité. En 2010, une étude du Crédoc sur la vision du commerce en 2020 révélait un essor des petites surfaces de proximité, un recul des hypermarchés, un renforcement du commerce de centre-ville dans les petites et moyennes villes et le développement du commerce rural.

Le peuple indien fait parti des plus pauvres de la planète, il nous donne ici une vrai leçon de courage et de démocratie. Un siècle plus tôt, l’ancêtre Gandhi affrontait l’empire britannique, sa détermination et son courage sont toujours présents dans le cœur de son peuple. Dans ces longs combats contre les injustices, le premier pas est de réaliser que l’on peut changer les choses, même dans un pays où les droits des hommes et des femmes sont bafoués. Le processus est souvent le même, « après des semaines et des mois d’hésitation, il suffit d’une seconde de détermination, d’une fraction de seconde de courage, pour qu’à l’intention macabre succède enfin l’acte libérateur ».

Pendant ce temps, nous profitons de notre confort quotidien, notre foyer, notre famille, notre travail… Nos principaux besoins sont satisfaits, et même un peu plus, si bien que même quand on nous vole quelque chose, on laisse faire. Le gouvernement fait passer des réformes, des augmentations d’impôts, des baisses d’allocations, des cadeaux aux banques, et peu nombreux sont ceux qui osent crier au viol. La France saccage la Libye, tout le monde applaudit. La France maintient la corruption en Afrique, on préfère s’en aveugler. Cela confirme bien les trouvailles de Goetz et Rupasingha : ici aussi, depuis que la grande distribution occupe le paysage, la participation à la vie politique s’est bien ralentit.

La révolte est-elle devenue l’arme exclusive des pauvres ? Allons-nous rester des simples admirateurs des manifestants dans le monde arabe ? Vont-ils se révolter jusqu’au jour où ils seront eux aussi suffisamment riches pour ensuite laisser faire ?

 

1. David Neumark, Junfu Zhang, Stephen Ciccarella, The Effects of Wal Mart on Local Labor Markets, January 2007

2. Stephan J. Goetz1, Hema Swaminathan, Wal-Mart and County-Wide Poverty, 2006

3. Goatz and Flemming, Economic development quarterly, april 2011

 

 




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Commentaires


  1. Par Aziza le 7 janvier 2012 à 15:39

    Merci pour ce superbe article. Je crois qu’au delà de l’inertie générale et l’absence totale d’esprit de révolte c’est le sens de la vie en communauté que nous avons perdu. Il existe encore des poches de résistance ici et là: http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2011/apr/22/bristol-riot-tesco

    Je connais bien ce quartier de Bristol. Les habitants y ont développé un certain nombre d’initiatives originales pour soutenir les plus défavorisés (http://www.guardian.co.uk/world/video/2011/may/24/tesco-protests-stokes-croft-video). Quand ils se sont opposés à l’ouverture d’un tesco, le quartier qui avait déjà mauvaise presse dans le reste de la ville (vous comprendez pourquoi) a été dépeint comme une zone de non droit, terrain des dealers et marginaux. La municipalité loin de soutenir les citoyens s’est rangée du côté de tesco.

    Donc oui comme tu le soulignes très justement il faut un tissu social fort pour pouvoir se révolter. Mais si Wall mart et autres multinationales peuvent se développer comme elles le font c’est que de part notre mode de vie, nos valeurs on le veut bien. Un retour à des valeurs plus humaines s’impose.


  2. Par Alexandre Amrhein le 7 janvier 2012 à 18:41

    Une conséquence supplémentaire de la machine à broyer.


  3. Par L'etudiante le 7 janvier 2012 à 19:29

    Salam aleykoum, 
    Merci pour cet article. Par rapport a ces questions de solidatité et d’action sociale. Un de mes enseignants nous a dit qu’il y a trois cycles avec trois types de  generations ( j’ai oublié l’auteur de cette theorie mais le raisonnement reste vraiment interessant) . En fait,  il y a celle qui agit,  celle qui se repose sur les acquis des precedentes et celle qui doit se remobiliser et agir. Et a mon sens on se retrouve dans la troisième, où tout est a réapprendre et a refonder. Donc hincha’Allah avec de la patience le retour au vrai connaissances, a la reflexion,  au vivre et agir ensemble,  ne saurait tarder bi idniLah. 
    Merci encore pour cet article.


  4. Par Peter Bibi le 8 janvier 2012 à 23:19

    Il y a des injustes qui boivent le sang des pauvres…
    … En croyant s’offrir l’immortalité financière…
    … Le problème est qu’après l’arrêt du coeur…
    … Même le Who’s Who les efface…
    Pourquoi ne comprennent-ils pas ?
    Tous les mêmes, mais c’est pas grave. Après tout, il y a la cryogénie après la mort.
    Bravo. En tous cas les références de l’auteur sont des textes mo-nu-men-taux !! Allez, je vais les apprendre et essayer de faire émerger la vérité de mon côté.


  5. Par Marwan le 9 janvier 2012 à 8:43

    Merci à Mourad pour cet article et à tous pour vos commentaires.

    Aziza, tu peux nous en dire plus sur ce qui se passe en Angleterre?


  6. Par Mourad le 9 janvier 2012 à 10:13

    @ Aziza. C’est vrai que la politique de Tesco est en avance par rapport à Carrefour. J’ai toujours pensé que Tesco était un supermarché de proximité – souvent sans caissières, tellement y’en a à tous les coins de rue. Mes anciens collègues indiens se faisaient toujours chambrer par rapport à ça: « pourquoi l’Inde n’a pas d’équipe de foot? Parce qu’à chaque corner ils ouvrent un shop », ils sont hors jeu depuis que Tesco leur a volé la balle! Un jour je suis sorti du centre de Londres et découvert qu’il y’avais aussi des Tesco Extra, de la taille des carrefours français. J’ai compris que Tesco ne voulait rater aucun consommateur, aussi bien les touristes que les habitants de n’importe quel endroit de Londres. Il est probable que Tesco gaspille moins que Carrefour avec sa politique de « buy one get one free », mais avec les dates de péremption proches, le second produit se retrouve très souvent à la poubelle.


  7. Par Mourad le 9 janvier 2012 à 10:29

    Par cette dernière remarque, je voulais dire que Tesco arrive à transférer/vendre une partie de ses produits quasi-périmés au consommateur.


  8. Par Aziza le 9 janvier 2012 à 22:40

    @Marwan: Il existe un site très intéressant qui recense les campagnes locales contre l’implantation des supermarchés Tesco au niveau nationale (Angleterre, Ecosse et Irlande du Nord) mais aussi internationale(Lidl en Allemagne, Wallmart aux US): http://www.tescopoly.org/index.php?option=com_frontpage&Itemid=1
    Ce site a aussi pour vocation de sensibiliser le grand public aux dérives de la grande distribution.

    Les médias ne relatent généralement pas ce type d’action. L’occupation du tesco de Stoke croft à Bristol a fait la une car des émeutes ont malheureusement suivies mettant fin à près d’un an de manifestations pacifiques. C’est un raid policier contre le ‘sitting’ qui a précipité les violences. Les habitants ont été révoltés de voir que leur voix n’était pas entendue et que les autorités se sont pliées aux desiderata de la chaîne.

    @Mourad: oui leur politique de « buy one get one free » permet en apparence de réduire le gaspillage et à d’ailleurs fait des émules chez Sainburry’s et Asda. Il n’en reste pas moins qu’en important beaucoup d’Afrique du Sud ou d’Amérique du sud leur bilan vert n’est pas terrible (sans parler de la « casse » des prix et donc de celle des économies locales). Si je dois ajouter à cela les fruits produits (orange et dattes) en territoire palestiniens occupés, le bilan est plutôt :S


  9. Par Mourad le 15 janvier 2012 à 8:37

    Merci Aziza, il est pas mal ce site, je ne sais pas s’il existe un équivalent en France.