la Foule s'exprime

FoulExpress, épisode 8: Africa (Partie 2)



Flickr/mr_moutarde

 

Le Japon semblait lointain, mais l’imaginaire qu’il portait en moi m’avait toujours attiré. On en a discuté le soir avec Farida et j’ai annoncé ma décision le lendemain : départ pour Tokyo.

Le départ amène un certain nombre de considérations. C’est vrai que je suis fâché contre la France pour un certain nombre de choses qu’elle m’a faites et desquelles j’ai souffert, mais c’est quand même le pays où j’ai grandi et, sans savoir le dire encore, je sens bien qu’un lien me rattache à elle. Assis dans l’avion, je pense à mon père. Je ne peux pas m’empêcher de penser à son départ de l’Egypte. Je pars pour mon confort personnel, assis dans un fauteuil ergonomique, alors que lui partait pour une mission capitale : assurer la subsistance de sa famille.

Au fond, qu’est ce que je recherche dans ce départ ?

Quel sens je donne à ma décision? Ce départ, pour moi, c’était plus des vacances payées qu’autre chose.

Quitter son pays, sa famille, sa terre est un geste qui change un homme pour de bon. Tous les immigrés que j’ai rencontrés ont beaucoup de difficultés à parler de ce déchirement du départ, mon père le premier.

Leur pudeur est un trésor.

Leur regard dit souvent plus que leurs mots, et les traces sur leurs mains sont autant de pages du livre qu’ils ont écrit, souvent avec douleur. Leur histoire m’honore. Leur histoire m’engage moralement au plus haut point, à chacun de mes mots et de mes gestes, parce que je porte dans mon identité une part de ce qu’ils ont essayé de construire…

J’embrasse une dernière fois ma femme et mes enfants, cette fois je n’ai plus le temps,
J’ai rendez vous à la sortie du village, là bas un passeur m’attend…
L’aube se lève à l’horizon, la vapeur des cheminées,
Les premiers rayons du soleil effleurent la pointe du minaret.

Un dernier regard sur cette vie que je laisse derrière moi
Un dernier soir, une dernière nuit que je n’oublierai pas
Un espoir, le rêve d’une vie se rapproche pas à pas,
Dans le miroir, un homme vieilli se rappelle de moi.

Il était moi, il était jeune, il pensait s’en sortir
Moi, qui pense naïvement revenir pour voir mon fils grandir
J’aimerais tant rester, j’aimerais que les choses se passent autrement,
Mais, pour qu’il ait une chance, je dois partir sur un autre continent,

Travailler dur, envoyer tous les mois de l’argent au pays
Une lueur d’espoir, construire un avenir pour ma famille.
Au fond d’une cale, à pied, ou caché dans la soute d’un avion,
A la nage, à la rame, ou planqué à l’arrière d’un camion,

J’irai au bout, j’irai, coûte que coûte même si j’y trouve ma fin
La mort, au fond, n’est-elle pas le début d’un meilleur lendemain ?
Une vie juste, douce et paisible pour l’éternité,
La Mort devant qui Dieu nous a tous mis à égalité.

De route en route, les kilomètres défilent dans le rétroviseur,
Cachés dans des tonneaux, on attend le signal du chauffeur.
Tous différents, mais poursuivant le même objectif :
Atteindre l’autre rive, ne pas finir mort sur un récif.

Chaque chose en son temps, pour l’instant c’est la frontière algérienne
Traversée du désert, puis vers la mer méditerranéenne
Ma bouteille d’eau est terminée, mes forces exterminées,
On compte les heures, on espère tous en être au terminus.

Le chauffeur s’arrête et donne une liasse au garde frontière
Reprend la piste et se gare un peu plus loin dans une clairière…
Les tonneaux découverts, on trouve les corps sans vie de nos frères,
Des ecchymoses sur leur corps, un dernier espoir dans leurs yeux ouverts.

Comment l’accepter, tant sont partis mais si peu revenus,
Tant de vies gâchées, de rêves assassinés, d’espoirs perdus…
Encore sous le choc, on enterre les corps à la hâte,
Une dernière prière pour nos frères qui gisent sous cette terre écarlate.

Leur seul tort : être nés la peau mate sur le sol africain ?

Au moins, ils n’auront pas à supporter la suite du chemin…

Ces mots, je les ai entendus de la bouche d’hommes venus d’Afrique à plusieurs reprises, qui m’ont livré une part de ce qu’ils avaient de plus cher : leur histoire. Ils restent en mon cœur, comme un rappel de tous les instants, et je prie Dieu de ne jamais les en faire disparaître, pour ne pas que j’oublie la réelle précarité de ce que je vis, malgré l’impression de sécurité que le confort matériel peut procurer. Tout ce monde dans lequel nous vivons n’est qu’un château de cartes, et il n’en restera pas grand-chose le jour ou le vent passera par là.

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