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FoulExpress, épisode 8: Africa (Partie 1)



CR:Enrichman/ Flickr

 

La Défense, avril 2003, salle dérivés-actions de la Société Particulière

Je sors à l’instant d’un entretien avec Elisa, la responsable des équipes d’assistant-traders à l’étranger. Elle est contente de moi, et me propose de partir à l’étranger pour l’entreprise, dans un poste un peu spécial. J’ai le choix entre New York, Hong Kong et Tokyo. Elisa est l’un de mes grands dilemmes du moment : elle paraît humaine et quelque chose de plutôt bon se dégage d’elle. Pourtant elle est complètement obnubilée par l’activité de la banque, comme fascinée par l’efficacité de la machine. Quelques années plus tard, quand je lui annoncerai la prochaine naissance de mon fils, elle commentera, sur le ton de l’empathie : « Tu verras, c’est sympa les enfants. Des fois, c’est un peu gênant, tu peux pas rester au bureau aussi tard que tu voudrais… du coup t’es obligé de partir à 20h30, mais bon, c’est quand même super. Félicitations. »

Pendant l’entretien, j’ai déroulé mon discours maîtrisé, mêlé d’expérience, de digressions théoriques sur tel ou tel point des mathématiques financières, d’anecdotes apparemment improvisées me donnant un côté humain mais pro, réutilisant à mon compte le vocabulaire de l’entreprise en gardant un air détendu et décomplexé. Je n’étais pas du tout doué pour cet exercice, étant naturellement très émotif et sincère quand je me présente, mais j’ai appris le cynisme et le détachement à la Société Particulière… et ça fonctionnait. Le poste qui m’était proposé était en fait taillé pour mes compétences avec une part de finance, des mathématiques, une petite part de développement informatique et surtout une grande autonomie dans mon travail.

Mon envie de quitter la France était immense à ce moment là : d’abord parce que j’avais envie de voyager, de voir d’autres gens et d’autres cultures, de découvrir d’autres façons de vivre, mais aussi parce que notre situation en France, en tant que Musulmans, devenait difficile à vivre. Juste au moment où ça commençait à être sympa d’être « beurs-couscous-vacances à Marrakech », la météo-sympathie commençait à se gâter pour tous ceux qui portaient une barbe ou celles qui se couvraient d’un hijab. De barbe, je n’en portais pas, mais mon épouse portait le foulard, et cela suffisait à la stigmatiser, elle et toutes les autres femmes musulmanes qui ont fait le même choix, aux yeux de nos concitoyens. Regards de travers dans le métro, impossibilité de trouver un travail même pour les plus diplômées d’entre elles, discrimination et dénigrement systématiques dès qu’elles essaient de casser la barrière qui les sépare des autres. Mon épouse était l’une des rares à avoir un « bon boulot » et à être acceptée et soutenue par ses collègues dans sa démarche, mais çà ne changeait pas son statut dans le reste de la société. Je l’ai toujours admirée pour le courage dont elle a fait preuve pendant cette période, en allant au bout de ce en quoi elle croit, sans se laisser écraser par ce qui lui était renvoyé à la figure par le reste du monde. Dans les transports et dans la rue, assumer le regard des autres est devenu un véritable combat social de chaque jour pour celles qui ne rentrent pas dans le moule qu’on essaie de leur imposer.

Considérées soit comme des « femmes asservies », soit comme des « figures ostentatoires », elles sont punies de la même exclusion qu’elles soient décrites comme victimes ou bourreaux. L’arrivée d’une loi visant clairement les manifestations visibles de l’Islam, décriées comme contraires à une certaine lecture de la laïcité, a eu des conséquences désastreuses, en premier lieu au détriment de celles qu’on prétendait vouloir protéger. Parmi les écolières qui portaient le foulard, celles qui y étaient forcées par leur entourage ont pour beaucoup été retirées de l’école, comme pour les punir doublement, tandis que celles qui l’avaient choisi d’elles-mêmes comme un geste fort dans leur vie de femmes croyantes se voyaient exclues ou forcées de se découvrir.

Personne d’autre qu’elles ne peut comprendre la violence d’un tel geste. Pour une femme musulmane, se découvrir par force est souvent vécu comme un viol, en ce que leur foulard est la frontière de leur intimité et de leur dignité de femme croyante et libre. Le passage de la loi a aussi légitimé un certain nombre de gestes islamophobes et décomplexé des postures ouvertement racistes. Des femmes se sont fait agresser dans la rue, d’autres se sont vues interdire l’accès au sas de sécurité des agences bancaires, pour cause de danger potentiel (en effet, on ne peut pas savoir ce qu’elles avaient caché sous leur foulard). On a refusé de célébrer des mariages parce que l’épouse avait les cheveux couverts et que cela « empêchait », expliquait-on, « de l’identifier ». Une dame de service d’un restaurant universitaire a même refusé de servir un repas à une jeune étudiante musulmane. Elle a du laisser son plateau dans la file et partir…

La proposition de la Société Particulière arrivait dans ce contexte. Assis devant mes écrans, je réfléchissais à ma décision. Hors de question d’aller à New York. D’ailleurs Elisa me faisait comprendre que l’obtention du visa américain risquerait d’être difficile pour quelqu’un qui porte le même nom que l’un des présumés pilotes du 11 septembre…




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