Elle était là, seule sur le banc, la tête entre les mains. Sur le sol, ses larmes s’écrasent comme des tâches noires sur le bitume. L’amertume gagne son cœur, la détresse en habitude. La vie tue, en silence, d’un sourire comme un rictus. Aphone, comme un cri qui résonne dans l’indifférence, Maria pleure son espoir perdu, la fin de son enfance…
Tu pleures Maria?
Oui, de rires et de larmes. Car quand je ris, c’est le drame et quand je vis, c’est de l’âme que viennent mes ires et mes lames. Triste, comme le soupir de l’âme qui vit sans sourire, de l’homme qui vit sans mourir, du fruit qui vit sans mûrir. Si les rimes sont des armes, c’est que le rire nous désarme ou que les mots viennent aux larmes comme la pluie tombe sur le macadam, versant les larmes d’une foule nombreuse et invisible.
Triste, je le suis depuis que j’ai vu ma sœur Anja partir. Depuis, chaque jour vient et s’achève pire que le précédent. Décédant, ma mère m’a fait promettre, le sang entre les dents, d’être à Anja le mur qui protège les soirs où souffle le vent. Cédant, c’est dans ces moments durs qu’on grandit plus qu’il ne faut. C’est dense et intense à la fois, parfois c’en est trop. Malheureusement Anja a péri dans ces danses macabres, un petit matin on a trouvé son corps allongé sous un arbre.
Quand je pense à notre vie, les regrets et les remords entourent mon cœur. Une histoire noire, une histoire triste, de celles qui font pleurer quand on les raconte, de celles qui font regretter de poser trop de questions, de celles qui rappellent à quel point la vie est précieuse et fragile, à quel point on la piétine pourtant chaque jour sans lui donner plus de valeur qu’à une balle perdue.
Je me sens comme à cet instant où tout bascule, comme à la croisée des chemins, quand le choix d’une vie peut faire changer les choses du tout au tout. Je me prend à rêver que ma sœur Anja est encore vivante et qu’une seconde chance nous est donnée. Elle est juste là, à côté de moi. On pense à tout ce qu’on aurait pu faire et qu’on n’a pas fait. On imagine cette vie qu’on aurait pu mener mais qu’on a laissé passer. On se dit qu’on aurait pu être d’autres personnes ailleurs, mais qu’on doit faire face à nous même. On aimerait qu’un tourbillon de feuilles vienne nous emporter, nous fasse nous élever au dessus des arbres, portées par les vents, caressant les nuages, comme ces songes enfantins qu’on croyait confinés au Palais des Rêves. Effleurées par les vent, on sent circuler à l’intérieur de nous un peu de vie, comme une contenance retrouvée qui nous fait espérer des jours meilleurs. Tout ça en l’espace d’une seconde. A l’aurore d’une nouvelle vie, d’un nouveau départ, d’une route encore inconnue à explorer. Un chemin sur lequel reprendre tout à zéro, construire la maison qu’on aurait voulu avoir, tirer un trait sur un sombre passé et recommencer, là ou personne ne nous connait, là où s’effacent les mémoires.
On recommencera de nouveau, on oubliera tout, on changera tout ce qu’on regrette, mais peu importe tant qu’on sera ensemble, je lui dirai que je tiens à elle plus fort qu’à mon souffle, je lui dirai que je la protégerai comme je n’ai jamais su le faire, je lui dirai que je regrette ce jour où je n’ai pas voulu jouer avec elle, je verserai les larmes de mon sang pour la retenir après que se soit dissipé mon rêve, je lui dirai qu’elle est tout ce que j’ai, ma sœur tant aimée que Dieu m’a laissée pour ne plus être seule au monde.
Elle sera là à mon réveil, m’adressant son tendre sourire, me tirant les cheveux pour me taquiner et me rappeler que malgré la vie d’adultes que nous menons, nous ne sommes pourtant que des enfants. A l’âge où d’autres jouent à la poupée, nous sommes devenues ces femmes objet que le monde convoite sans vivre notre servitude. Ce corps que je ne veux plus voir à force de l’avoir trop montré, ces yeux sans espoir qui ne montrent que des émotions éteintes, cette bouche blessée par trop de gifles et par trop de coups.
Cette enfant au corps de femme. Cette femme au cœur d’enfant que je ne veux plus voir. Cette mémoire que j’aimerais tant arracher. Même si je le voulais, les stigmates sont écrits comme des pages sur ma peau, me rappelant à chaque instant qui je suis et ce que l’on attend de moi, enfant meurtrie. Je suis morte il y a bien longtemps. Il reste de moi cette histoire. Il reste de moi cette mémoire dont je supplie le monde de me soulager, pour l’amour d’Anja et de toutes ces enfants arrachées à l’innocence avant même d’avoir su la prononcer, pour ces sourires maladroits que ponctuent des éclats de rire incontrôlés. Incontrôlable, comme le jaillissement de vie d’un cœur d’enfant. Cette même vie que je sens quitter mon corps au moment ou j’écris les derniers mots de ce triste conte moderne, triste comme la mort, triste comme mon sort.
Je revois les miens, je revois maman, je sens encore la chaleur de sa main tenant la mienne. On dit que le film de notre vie défile en quelques secondes avant de mourir. La mienne, cette série noire, défile en boucle depuis ce triste matin où on m’a séparée d’Anja.
Une enquête ? Quelle enquête… les gens comme nous naissent et meurent sans même qu’on écrive leur nom. Qui se soucie de nous ? Qui sait même que nous existons ? Qui a tué Anja ?
C’est toi. Toi qui lis ces lignes. Toi qui n’as rien fait. Toi qui regardes cet écran de télévision, cherchant l’acceptation de ton quotidien en te divertissant de l’horreur de celui des autres. Toi qui votes pour des hommes en costume qui te promettent de te faire payer moins de taxes. Toi qui te demandes si le réchauffement climatique aura des conséquences sur la faune sous marine alors que le sort de ton voisin t’indiffère. Toi. Toi qui transpires à la gloire d’un système qui s’effondre et te soucies de savoir comment faire partir les traces que laisse ton cou puant sur ces élégants cols blancs que tu arbores. Toi qui tries tes poubelles alors que tu devrais t’y jeter la tête la première. Toi qui crois être libre depuis que tu portes un t-shirt Che Guevara acheté dans un supermarché de la culture. Toi qui présentes tous les signes du parasite proliférant mais qui as l’arrogance d’expliquer au reste du monde comment il doit vivre et mourir. Toi qui as besoin qu’on te chante des chansons à la gloire de la solidarité pour déculpabiliser ton cœur de ne jamais l’avoir ressentie. Toi qui parles de la misère de l’Afrique en cherchant une note heureuse pour mettre fin à ta discussion. Toi qui te regardes dans cette glace, cherchant quel mélange de couleurs sied à ton humeur, qui pars en vacances sur des plages accessibles sans sortir de ton hôtel, où l’on sert des cocktails portant des noms qui trompent la normalité de ton palace de béton, où l’exotisme se consomme à l’heure, où tu t’évades par carte bleue, d’un samedi au suivant. Toi qui te demandes quelle voiture te définit le mieux et qui espère que la prochaine recrue de ton équipe sera une fille, mignonne si possible, souriante si possible, libre si possible. Qu’as-tu fait pour sauver Anja ? Ou étais-tu ? Ou plutôt c’est moi qui ai tué Anja. J’aurais dû y aller à sa place. J’aurais dû la cacher. J’aurais dû être sous cet arbre ce matin froid de Novembre. J’aurais du tenter quelque chose, l’emmener loin d’ici. Elle serait encore en vie et elle te dirait peut-être, comme moi, que des gens naissent et meurent tous les jours. Le problème c’est qu’on peine à distinguer les morts des vivants.



As salam alaykum,
Allah Sait mieux.
Criant de vérité ce texte.
c’est troublant.