Portrait de famille, par Nabil E.

Par Rédaction

Voici le cinquième et dernier gagnant du concours d’écriture Foul Express. Il s’agit d’un très touchant portrait de famille écrit par Nabil, qui nous rappelle à quel point chaque famille, au fond, est un mélange d’influences. Entre Rahho et Mama Corsica, on se dit que fonder une famille est un geste qui transcende les conditions sociales, les appartenances ethniques et culturelles. Le style d’écriture est également très agréable et touchant, ce qui renforce l’effet voulu de transmettre l’idée qu’une famille, ça éclaire tout un chemin…

Portrait de famille du métis-sage, par Nabil E.

La vie, à  quoi ça tient ? Une question simple en apparence. Une question existentielle. Une question universelle. J’imagine que cette idée, même fugace et fugitive, vous a tous traversé l’esprit, au moins une fois au cours de votre existence… Dans le cas contraire, un peu de patience, c’est imminent !

Métissage du corps et du cœur, héritage de sons et de couleurs… Mon existence a pris naissance sur les deux rives de la mer blanche intermédiaire, la mer méditerranée. Un franco-italien d’origine marocaine, un marocain d’origine franco-italienne, que sais-je encore ? Poursuivez la liste si ça vous amuse… Les nations, quelle importance ? La médiocrité nous y attache, l’Islam nous en détache. Le métissage n’est pas une fin en soi, quoiqu’en pensent celles – ou ceux – qui cherchent et recherchent à tout prix des converti-e-s pour se lancer dans l’aventure… du mariage ! Ce métissage est encore moins un drame. Il est simplement l’une des routes que l’on suit pour arriver à destination…

La vie, à  quoi ça tient ? Aujourd’hui encore, cette idée s’est frayée un chemin à travers les méandres de mes pensées. Aujourd’hui encore, elle frappe à ma porte. Aujourd’hui encore, je lui ouvrirai…

France, 1970.

En ce mois de janvier, l’air est glacial mais ni plus ni moins qu’à l’accoutumée. D’ailleurs, personne ne semble particulièrement troublé. Les passants se croisent, souvent sans un regard, sans un bruit. Le froid semble les avoir envahis. Pourtant, parmi cette multitude, il est un homme dont le corps et le cœur sont saisis à vif. Un manque d’habitude sûrement…

Qui est-il ? D’où vient-il ? Où va-t-il ? Nul ne le sait encore… Et personne ne se le demande, pas même lui. Il sait simplement qu’il vient de quitter sa terre natale, pour un ailleurs dont il ne rentrerait jamais. Une éducation autonome, un père parachuté haut fonctionnaire par les colonialistes français (protectionnistes, pardon !), un grand frère (puisqu’il faut l’appeler comme ça) qui vit en France, un asthme rebelle qui l’empêche de vivre dans cette ville marocaine qui l’oppresse physiquement (tout un symbole) : pêle-mêle, voilà quelques-unes des raisons de son départ. Voilà donc quelques-unes des raisons de ma naissance. Celui qu’aujourd’hui, nous surnommons affectueusement « Rahho ». Mon père…

Vingt ans. Je t’imagine fier, enthousiaste, passionné, rebelle, orateur, excessif, meneur, révolté, bouleversant, rêveur, bouleversé, vivant tout simplement. La vie t’a élevé et tu lui ressembles. Tu es plein de certitudes et tu veux révolutionner le monde. Un idéaliste, voilà ce que tu es ! Un idéaliste, voilà ce que tu resteras…

France, 1971.

Tu as quitté  le Maroc. Tu y as laissé tes proches, tes amis, ta famille, une partie de ton cœur… Tel un arbre élagué qui poursuit sa course vers le ciel avec plus d’aplomb et une force régénérée, ton cœur « amputé » s’en est trouvé renforcé. Libre arbitre et prédestination… « Mektub », un mot magique, presque mystique, qui permet à une communauté de résumer cette équation insoluble qu’est la Vie. Quoiqu’il en soit, nul ne saura jamais la profonde raison de ton exil en France mais ici-même tu as rencontré la Vie justement, l’Amour, la Moitié de ta Foi. Celle qu’aujourd’hui, nous surnommons affectueusement « Mamma Corsica » malgré (ou peut-être à cause de) ses origines italiennes. Ma mère…

Le paradoxe et la beauté d’une Union. Vous n’avez cure des obstacles qui se présentent pour briser une unité naissante et ces insignifiantes poussières sont effacées d’un revers de la main, par la jeunesse et la vigueur de votre Amour. L’avenir vous appartient…

L’avenir, justement parlons-en ! Ou plutôt, le passé… Le nord italien ne lui prédisait rien de bon dans ces années 20. Mon grand-père, auquel je ressemble parfois sur les rares photos que j’ai de lui, avait décidé de tenter sa chance en France. Je n’ai jamais compris pourquoi… Seul, parmi de nombreux frères et sœurs, il a franchi cette frontière naturelle que sont les Alpes et s’est établi comme maçon, la puberté à peine achevée… J’aurais aimé le connaître mieux, mais j’observe ma mère et bien souvent, en arrière-plan je le devine. Tout autant que je devine ma grand-mère, de famille bien ancrée dans le « terroir » français, que je n’ai pas connu… Ce furent les éducateurs de ma mère, cette littéraire autodidacte des travaux manuels, talentueuse et modeste, altruiste au plus haut point tout autant que travailleuse infatigable. Qu’Allah la récompense pour les bienfaits qu’elle distribue tout autour d’elle.

France, 1975.

Tu es belle. Belle comme les Univers, voilà ce que Rahho se plaît à répéter. Voici quatre ans que vous partagez vos vies, votre vie même car vous n’êtes plus qu’Un. « 1+1=1 », la curieuse équation du Bonheur… Le bonheur décuplé, c’est un enfant qui naît. Mon frère…

Un vrai petit Parisien ! Si, je vous assure qu’il y est né, c’est marqué sur sa carte d’identité… N’en déplaise à certains ! La France… Elle change, elle bouge, elle est de toutes les couleurs pour notre plus grand bonheur, du moins on en rêve. Le bonheur, il est dans les yeux et dans le cœur de ses parents… La vie s’accordera désormais aux sons de ce nouveau-né !

Maroc, 1978.

Chamboulement. Autre lieu, autre temps. La vie réserve bien des surprises. Avez-vous hésité à franchir le détroit de Gibraltar, maigre séparation (tant convoitée) entre l’Europe et l’Afrique ? Je ne vous ai jamais posé la question. Je ne la poserai jamais d’ailleurs… « Le passé doit être un ornement, pas un fardeau », se plaît à répéter un frère de cœur ! Impoli, je le suis puisque je parle de moi sans m’être présenté… La famille s’agrandit au crépuscule de l’été. Un casablancais de naissance, le « petit dernier ».

De ces premières années de ma vie, je vous avoue à regret que les souvenirs sont inexistants… A moins que certaines anecdotes ou photographies m’aient permis de matérialiser des images enfouies au fond de mon âme ?! Il paraît que j’y ai au moins pris goût pour la gastronomie marocaine, grâce à ma « nounou » de l’époque. Merci à toi pour tes petits soins à mon égard !

France, 1981.

Je pourrais reprendre la même prose quant aux surprises de la vie, au détroit de Gibraltar, au passé qui doit être un ornement… Rassurez-vous, je ne le ferai pas ! Simplement, après quatre années passées au Maroc, la rupture est brutale et la cassure, définitive. Les idéaux sont révolus tout autant que la révolution reste un idéal… Elle n’aura pas lieu, à tout jamais. Fuir pendant qu’il en est encore temps, fuir avant que LE poisson pourri gangrène tout le panier.

Quelques destinations s’offrent à nous. Mantes-la-Jolie vous avait séduits par ce nom champêtre et bucolique, contrastant avec la réalité bétonnée… Finalement, ce fut le 92 (9-2 dirait-on aujourd’hui) ! Je ne m’embarrasse pas de votre avis et c’est avec un ridicule assumé et un sourire sincère que je me plais à taquiner quelques amis en qualifiant ma ville de « plus belle ville du monde » ! J’y ai grandi non ? Rien que pour ça, la ville vaut le détour. Elle a accueilli l’essentiel de mes jeux, de mes joies, de mes peines. Elle est chargée de souvenirs… La rivière par exemple, ça vous dit quelque chose ? Demandez à Rahho… Les yeux pétillants de bonheur, il vous en parlera et des sanglots muets de nostalgie lui déchireront le cœur… Mais fier comme un « ogre de berbérie », il n’en laissera rien paraître. La rivière, c’est une longue histoire… Toujours est-il que nous la franchissons chaque jour qui passe ! Merci.

Je ne peux me résoudre à refermer ce chapitre. Je pense encore à « ma » première adresse de « banlieusard »… Le début de l’école et de la cantine, un vrai bonheur : sans ironie bien sûr, ce n’est pas mon genre ! Que voulez-vous, il n’y a pas que du bon à la « civilisation »… Les souvenirs sont tous là, au bout de mes doigts prêts à virevolter avec fougue sur ce clavier. Un à un j’ouvrirai les coffres stockés dans mon grenier à souvenirs. Incha Allah…

D’ici là, n’oubliez pas, le bonheur est à portée de mains et la vie n’attend pas. A bon entendeur, salam paix pace.

metissage

  1. Très beau texte. Émouvant.

    Par Katulu le 5 mars 2010 à 12:05
  2. Quel bonheur que de te lire.

    Ta femme.

    Par Amina le 5 mars 2010 à 15:37
  3. Nabil, tu as l’art de la simplicité pour parler de ce que d’autres rendent compliqué.
    L’aisance de ton écriture transporte agréablement au centre de l’Essentiel.
    Tu as le don de trouver les mots pour dire ce qu’il faut, comme il faut.
    Qu’Allah illumine ta voie, t’inspire pour nous écrire encore et te couvre de Son Amour.

    Bouazza.

    Par Bouazza le 5 mars 2010 à 15:40
  4. Je viens de lire ce que vous avez ecrit. c est vraiment beau et très touchant.les mots s inclignent devant ton talent pour former un texte tellement agreable dans sa simplicité et sa spontanité.
    merci pour ce bonheur que vous venez de m offrire en vous lisant.

    Par MOHAMED(HINNA) le 5 mars 2010 à 22:49
  5. salam aleykoum,

    Aujourdh’ui on évoque davantage la fiction avec « avatar » que de ce retour vers « gibralatar »
    Jolie plume, légère en profondeur, qui toque au coeur de chaque homme; fruit quoiqu’il advienne, d’un mélange de couleurs et de genres!

    Encore merci!

    Par achraf le 6 mars 2010 à 13:02
  6. Nabilou, je suis admiratif et ému, au regard de cette sensibilité et de cet art que tu laisses couler de ta plume. Tu me renvoies notamment à une à époque très lointaine où, jeune enfant, il m’arrivait de lire des textes écrits par mon frère, « Raho », ton père. Ils étaient aussi fabuleux les uns que les autres, alors qu’il était encore adolescent. La fibre dont tu hérites et dont ton père continue de faire preuve, je souhaite vivement que tu la développes davantage, jusqu’à ce que tu te confirmes, ine Chaâ Allâh, sur la scène des grands penseurs.
    Pour nous tous, tu es une fierté, qu’Allâh te Protège.

    Driss.

    Par Driss le 6 mars 2010 à 17:34
  7. Sacré Seko :)

    T’es sûr que c’est toi qui écrit ça, ou tu as eu recours à un « blanc » pour faire le boulot :) ?
    Blague vaseuse mise à part, tu m’as touché, en disant le strict nécessaire de manière tellement émouvante et fluide…La classe !

    Qu’Allah te donne le meilleur.

    Samir

    Par Boukt1 le 10 mars 2010 à 14:18
  8. Bonjour Nabil et merci ! Quelle verve et quelles couleurs dans ce que tu racontes… et dans ce que tu tais ! Je ne te connais pas bavard… je ne connais pas beaucoup en réalité mais dans la trame de ce beau texte si vivant, il me semble reconnaitre un tissage précieux : les rires et les mots de Raho, le sourire pétillant et toutes ces belles créations de Mamma Corsica…
    Italie, France, Pays Basque, Belgique, Inde…Moi aussi je suis un patchwork cousue de petits bouts de partout, et c’est de ce versant multicolore que je te demande : à quand le prochain texte ?
    Merci et Vanakkam !

    Par Régine le 13 mars 2010 à 21:15
  9. Bravo pr ce magnifique texte !!!
    Ou peut-on en lire d’autres ?

    Salam =)

    Mounira

    Par Mounira le 27 avril 2010 à 9:00