Par Rédaction
Au delà de sa qualité de rédaction, nous avons choisi ce second texte pour la précision de la description qu’il fait du quartier de Belleville. Peu d’auteurs ont la légitimité pour présenter un quartier de manière fidèle, sans les artifices d’une mise en scène excessive. C’est pour cela qu’il nous a paru important de mettre ce texte en avant, proposé par Ahmed qui, en plus de son coup de plume, a mis au service des autres ses qualités dans le cadre de l’association « Action Vert l’Avenir » qui développe des projets de développement durable. C’est donc une raison supplémentaire pour soutenir une telle initiative…
Belle Sous Ville, de Ahmed B.
Je ne me sens pas Bellevillois, je n’ai jamais aimé les étiquettes. Maintenant, il est un fait, j’y ai toujours vécu, j’y ai même galéré, perdu du temps, gagné des tunes. J’ai du y faire tout ce qu’il est possible de faire dans son quartier, quand on est jeune en construction et avec parfois, l’irrépressible envie de détruire. À Belleville, je connais les halls, les cours d’immeubles, les trottoirs, les parcs, les parkings, les coins et recoins, et j’ai la certitude que nombreux encore me restent secrets. Je connais les restaurants, les bars, les associations, les cafés du coin ; les incontournables et classiques, ceux aussi qui restent déserts à l’exception de rares habitués qui font toujours extraordinairement raccords avec le mobilier, et les autres, plus en vogue, qui surfent sur la vague Bobo, design, vintage. Ceux-là respirent le concept jusqu’au zinc… Aujourd’hui je pourrais être à des années lumières de mon enfance à Belleville, cependant, ce n’est pas le cas. Mes multiples activités associatives, professionnelles, ainsi que mon bagage universitaire m’éloignent d’une jeunesse rythmée par les aléas d’un ancrage particulier au territoire du quartier. Et pourtant Belleville est le dénominateur de la plupart de mes nouveaux projets.
Un quartier évolue, il est souhaitable (?) aussi qu’on évolue, seulement je ne sais pas dans quelle mesure on évolue avec son quartier. Quand j’observe les nouvelles générations, celles qui, toutes prétentions et proportions gardées, arpentent les chemins qu’on a empruntés jadis, j’ai clairement l’impression que Belleville est un éternel recommencement pour ses jeunes. Malheureusement, on peut raconter sa vie aux plus jeunes, mais il semble que l’expérience qu’on leur communique est condamnée à rester une torche sans pile. Tous vont avec plus ou moins de succès, de persévérance, de croyance, de bêtise, s’essayer à la carrière de délinquant. Dans ce cas, à Belleville comme ailleurs, il faut accepter tout ce qui va avec.
Par exemple. Dans les quartiers dits « sensibles », les violences policières, corporelles et humiliations, sont classiques et font partie du quotidien. Elles n’étonnent que les étrangers à ce microcosme lorsqu’ils daignent ouvrir les yeux sur le sort de ces populations. Moi-même j’ai été, déterminations sociologiques obligent, familier des mauvais endroits et mauvais moments, où, les altercations musclées avec les forces de l’ordre sont si banales que lorsqu’elles n’engendrent pas les circonstances gravissimes, donnent simplement naissance, une fois essuyées, aux rigolades et moqueries. Pourtant mon cas est bien éloigné des parcours marqués par les violences les plus extrêmes, et reste tout communément ponctué par la routine des contrôles et des nombreuses visites au poste. Et il fut seulement deux fois tristement récompensés par deux simples « outrage et rébellion ». Sans avoir attendu mes études pour qu’elles jettent le doute sur ma nature foncièrement mauvaise, elles fournirent au moins, la cynique consolation que nous sommes aussi le fruit des cadres sociaux. Alors, à moins d’être frappé de cécité, nul besoin d’être sociologue pour avoir une idée, même sommaire, des circonstances à l’œuvre dans les quartiers dits « défavorisés », « prioritaires », « sensibles », « difficiles » ou encore, de « l’immigration ». Aux dernières nouvelles, paroles d’élus, tout ceci est en voie d’amélioration. La voie est d’ailleurs, depuis des années, bien engagée. Aujourd’hui, où l’on donne la température des quartiers chauds comme on diffuse les bulletins météos, l’intensification des mesures de l’insécurité montre bien la primauté donnée à la thématique de la sécurité. Elle affecte concrètement mon quartier. La relation entre délinquance et urbanisme n’est pas une corrélation simple et directe ; le climat d’insécurité n’est pas tant un problème de forme que de fond. Pourtant les politiques de la ville semblent accorder une large part à la restructuration. On a pu voir durant la dernière décennie, marquée notamment par la thématique de l’insécurité, des politiques de travaux visant à améliorer le confort d’une partie des habitants, à limiter le champ d’action des indésirables et, dans le même temps, à faciliter l’accès des zones dites de non-droit aux forces de police. Sur le terrain, dans les quartiers de l’Est parisien où j’ai pu les constater le plus nettement, l’accomplissement de ces mesures se réalise par la destruction – rénovation des habitations sensibles (pour cause l’insalubrité et la faune qui y gravite) ; la condamnation – ouverture d’accès ; et la reconfiguration des remparts, barrières, grilles,… La suppression des murets, marches d’escaliers, et autres infrastructures susceptibles de favoriser le squat d’une population de « sauvageons », à qui l’on avait clairement affiché la véritable campagne qu’on menait contre elle, ainsi que la destruction des immeubles et la constitution de nouvelles voies (rue, passage) au sein des blocs d’habitations, comptaient parmi les mesures les plus inattendues et spectaculaires.
Avant de revenir de manière plus fine à ce folklore, on peut faire un tour dans le quartier de Belleville qui est très loin de s’y limiter. Le quartier de Belleville manifeste une grande diversité culturelle. Il présente différentes minorités « visibles » (Attention : je ne pense pas qu’on les voie plus que les autres…) qui divergent par leur ancienneté et leurs modes d’implantation. On pourra apprécier le caractère autonome ou soumis de leurs positions sociales par le nombre et les domaines que recouvrent les commerces, services, lieux de cultes, etc… Ainsi on observe une forte communauté asiatique (à majorité chinoise), juive (séfarade), africaine (constituée en grande majorité de Maliens, Sénégalais, et Maghrébins principalement Tunisiens), indienne, portugaise, espagnole, d’Europe de l’Est, turque et comorienne. Malgré l’illusion de brassage culturel, on constate que les individus vivent chacun au sein de leur groupe culturel respectif et que les contacts interculturels sont peu fréquents. Pas très révolutionnaire comme information ; à l’image de nombreux animaux et autres insectes sociaux, les hommes vivent entre eux. (Je ne parle pas des souches, invisibles par définition…)
Belleville fait l’objet d’un morcellement en une multitude de microterritoires exclusifs, révélateurs des identités des groupes qui en marquent l’appropriation et les identifications. Au sein du quartier où les différents groupes humains sont amenés à cohabiter se jouent les mécanismes d’attractions/répulsions, stratégies d’appropriations, d’évitements, et autres rapports de coopérations, de négociations, de tolérances… Ainsi, les jeunes teneurs de murs sont amenés à composer dans et avec ce microcosme bellevillois cosmopolite où chacun semble étranger ou étrangement invisible à l’autre.
Certes le restaurateur du coin n’est pas forcément plus grec que l’épicier est marocain… Mais là où il était facile d’assigner ce genre de clichés à certaines minorités, la communauté asiatique s’est énormément diversifiée dans son implantation par les services qu’elle propose, et on la retrouve dans des domaines aussi variés que la santé, la presse, les multimédias, l’alimentation, le textile,… Cela étant dit, il faut noter qu’en dehors de la population asiatique, qui, du moins en apparence, se suffit à elle-même (la population s’autonomise et se dégage d’une position soumise envers la terre d’accueil), ce sont les communautés juives, maliennes, sénégalaises et maghrébines qui peuplent le plus le quartier.
Une familiarisation avec Belleville, au risque de flirter avec l’impressionnisme, se doit d’effleurer ces composantes structurantes de son environnement. En nombre, les manifestations urbaines que le quartier accueille sont bien plus compliquées et complexes que le très succinct tableau brossé ici. Seulement, à défaut de précisions, il semble nécessaire d’en donner au moins un aperçu pour en saisir l’originalité. Avec sa voirie fréquemment jonchée de déchets, et cela de manière critique dans certaines ruelles, le sale atteste de ce trait particulier propre au quartier.
À plus d’un aspect, il est limite, théâtre des déviances, de vies et d’économies parallèles. Les phénomènes abordés ont en commun les aspects de la précarité, l’illégalité ou le caractère informel de la ville en général et plus particulièrement de Belleville. Le quartier populaire en est l’hôte, cela est rendu possible par sa propension à tolérer ces aspects marginaux de la ville. Sans entrer dans une lecture écologique on peut affirmer que jusqu’à maintenant, tant que ces manifestations y trouvent place, Belleville est apte à assurer cette fonction dans la capitale. Généralement, c’est sans complexe que ces pratiques se déroulent aux yeux de tous. Avec la routine du quotidien, l’anodin est à peine anecdotique, il n’y est plus prêtée attention. D’autre fois, l’invisibilité est un luxe. Lorsque les signes extérieurs (vestimentaires, faciès, langage) ont une valeur de stigmate, l’expérience de l’altérité peut se révéler une véritable aventure pour les inconnus reconnus, aux traits des « populations visibles ». Aussi, même si elle reste à nuancer, il ne faut pas occulter la dimension protectrice inhérente au quartier. La concentration de populations issues de l’immigration, immigrées et supposées étrangères font de Belleville un quartier multiculturel idéal pour passer inaperçu. À l’échelle mondiale, il est sans doute un des nombreux phares qui rayonnent pour les filières migratoires. L’attraction qu’il génère, chez les populations, repose en grande partie sur les ressources culturelles qu’il propose. Elles y trouvent les pairs, ainsi qu’une offre commerciale et de services spécifiques. Les signes manifestes ailleurs discriminants le sont nettement moins au sein du quartier. Cependant, les forces de l’ordre ne l’ignorent pas ; Belleville est une aire de prédilection pour la traque aux sans-papiers. Pour ces derniers, au caractère protecteur du quartier pluriethnique s’ajoute un aspect non négligeable : la dangerosité des rondes de police et de l’embuscade des contrôles. Stratégiquement, la police opère aux points névralgiques que sont les boulevards, les sorties de métros ou d’écoles et plus rarement dans l’enceinte même des foyers de travailleurs migrants… Écrit sur banderoles multicolores parsemées en de multiples recoins du quartier, on lit le soutien des Bellevillois sensibles à ces questions. Les réseaux d’entraides et les manifestations en faveur des sans-papiers ne sont pas rares. Le quartier reste animé pour le meilleur comme pour le pire…
Si le quartier est vivant, c’est aussi parce qu’il réunit un certain nombre d’activités économiques assimilables aux stratégies de survie. Elles constituent en quelque sorte aussi une part du pittoresque et du folklore local. Leur développement est tout aussi visible dans le quartier populaire où se croise une diversité de situations précaires. Différents publics sont concernés, avec des motivations et des moyens tout aussi variés, chacun s’adonnant aux pratiques de « subsistance ». Pour ces questions de vie et de survie, les moyens déployés et la transgression qu’ils portent sont plus ou moins marginaux, officieux, tolérés, organisés, dissimulés… Les activités se distinguent par leur régularité et leur constance dans les manières de s’établir. Sédentaires si elles disposent d’un endroit relativement attitré pour les accueillir, sinon nomades quand elles parcourent le quartier. Une chaîne de télévision « engagée » a par exemple produit un documentaire d’ « investigation » sur la prostitution de femmes asiatiques à Belleville. En donnant quelque chose de romanesque à son titre, elle l’a intitulé « les marcheuses de Belleville »…
Pour ce qui est de faire vivre la rue, prend malheureusement part au tableau le cas de ceux qui littéralement y vivent. À deux niveaux de la rue Fontaine au roi, installés depuis quelques années déjà, non loin des tentes du canal St Martin rendues célèbres grâce aux Enfants de Don Quichotte, tente et matelas à même le sol constituent l’habitat permanent de sans abris, six ou sept environ. Sans doute trop peu nombreux pour susciter l’intérêt des médias, ils ne sont pas moins présents profitant du souffle chaud et gratuit des bouches d’aérations. Ils sont calmes et la rue semble indifférente à leur présence. À l’exception de rares passants enjambant et s’aventurant au travers du campement de fortune, la plupart quittent le trottoir pour rejoindre la large chaussée… À l’endroit où les vendeurs pakistanais et africains du foyer se disputent pacifiquement les clients pour la vente de maïs ou de marrons chauds, selon la saison. C’est-à-dire, un peu plus haut, à hauteur du métro Belleville, côté rue de Belleville et boulevard de la Villette, au carrefour où se situe la station ; un groupe de clochards d’une petite douzaine s’est installé de manière tout aussi durable. Ils stationnent principalement sur la rue de Belleville, mais on peut parfois les retrouver dans le métro, surtout l’hiver, sur les quais de la ligne 11. Impossible de situer dans le temps leur enracinement, ils semblent toujours avoir siégé sur place. Cela dit, ils n’ont pas pris la rue pour habitat, du moins ils ne couchent pas à cet endroit occupé la journée et à la tombée du jour, qu’ils finissent par quitter une fois la nuit bien entamée. Avec leur omniprésence, ils sont connus des Bellevillois, sans compter que vifs et remuants, leur turbulence les range difficilement parmi ceux qu’on ignore. Fortement alcoolisés, ces derniers sont autrement bruyants, ils comptent parmi eux des clochards célèbres pour leurs pitreries quand ils miment et interpellent les passants pour demander de l’argent ou pour le plaisir de l’invective. Fait remarquable à Belleville carrefour de cultures, à ce carrefour (boulevard de Belleville – rue de Belleville) prend place le groupe comptant une femme et des hommes de types européens, noirs, asiatiques et maghrébins. C’est le seul groupe où se réalise une réelle mixité ; la proximité sociale facilite le dépassement des barrières culturelles…
Cultures, pauvretés et barrières, toujours il est instructif d’examiner les multiples rapports qu’ils entretiennent dans les quartiers populaires. Au sein des enclaves ethniques, la teneur ethnique enrobe jusqu’aux manifestations de la misère. La mendicité orientée vers un segment des Bellevillois illustre bien cet aspect, lorsque les mendiants formulent explicitement leur demande dans la langue de la communauté à laquelle ils s’adressent. Aux abords des mosquées, il n’est pas rare d’y trouver assis des mendiants, hommes et femmes voilées. D’autres, plus organisés, aux « salam alaikoum » approximatifs et accoutrés de sorte à être fondus dans la masse des mendiants, semblent avoir trouvé un filon certain dans la charité…
Par ailleurs, sur la rue de Belleville, en territoire asiatique, un autre type de phénomène illustre les discrètes économies intragroupe. Le placardage d’annonces calligraphiées non traduites assure une communication interne. Les deux trois murs inondés d’affiches, toujours fraîchement renouvelées, attestent de la vivacité de ce moyen de communication, accessible et efficace. On peut y lire des propositions d’emplois et fréquemment des Marlboros à vendre…
À visibilité variable il est vrai, cependant, si l’on y regarde de près, il s’avère que chaque groupe a développé ses trucs et astuces internes de fonctionnement. À l’inverse, les vendeurs ambulants à la sauvette font figures de franchisseurs de barrières. Ils vendent à tous et à toutes, allant au contact des clients potentiels, sillonnant les rues, restaurants, bars et terrasses. Certains Asiatiques en ont fait une spécialité, parcourant Belleville avec les gadgets qu’ils offrent ; briquet téléphone, briquet couteau, briquet Tour Eiffel, briquet voiture de course…Les Pakistanais vendeurs de roses, Tunisiens de bouquets de jasmin et Maghrébins de Marlboro usent d’un mode opératoire identique.
Le plastifieur de pièces d’identité et autres papiers est un personnage atypique. Il travaille seul et depuis des années il tient fidèlement son poste. Il a installé son stand au carrefour de Belleville, côté onzième, à l’embouchure de la rue Faubourg du Temple. Équipé d’une petite table recouverte d’une nappe rose et de sa machine à plastifier, pour quelques euros, il propose de recouvrir les documents d’un film plastique. Il occupe un espace de transit où la circulation est abondante. On le retrouve alors chaque jour et non uniquement à ceux du marché.
Le mardi et le vendredi a lieu le marché de Belleville. Il dure jusqu’au tout début d’après-midi, mais les maraîchers les plus rapides remballent aux alentours de treize heures leurs stands. À la clôture du marché, la marchandise non écoulée est laissée sur place. C’est là que débute la récupération pour les habitués de l’après-marché. Le public est varié, les différentes populations bellevilloises là encore semblent représentées, cela dit les personnes âgées sont les plus nombreuses. Tous ne sont pas munis de sacs ou de chariots, chacun y va méthodiquement, sélectionnant les fruits et légumes, décortiquant les abîmés, fouillant et retournant les cagettes, les emportant parfois pleines, en cas d’heureuse trouvaille, ou vides, lorsqu’elles serviront de paniers pour l’occasion. Même s’il faut aller vite, il y a assez de place pour tous. Répartis sur toute la surface, ils ramassent les aliments de leur choix au gré de leurs déambulations en évitant de se marcher sur les pieds. Y mettant progressivement fin, l’arrivée des agents de nettoyage accélère le bal qui se déroule sur le terre-plein central.
Profitant de l’agitation du marché, des fins de marché, et, des va-et-vient des marcheurs lors de ces jours d’encombrements, une équipe de quatre à six hommes et femmes s’invite à la fête. Toujours sur le boulevard, côté vingtième, au niveau du croisement de la rue Bisson, tout près du vidéoclub d’Achour, ils entassent soigneusement, les uns sur les autres, deux ou trois cartons. Ainsi, ils s’improvisent un support stable et aisément démontable. La densité sur les trottoirs fournis en badauds et passants est une aubaine. De l’équipe, chacun connaît son rôle et prend place. Une partie de Bonneteau peut commencer. Rapidement, curieux, joueurs et commentateurs se joignent à eux et viennent grossir les rangs. Les compères du Bonneteau ne font pas régulièrement acte de présence, difficile de saisir une logique dans leurs arrivées. Toujours est il qu’ils profitent et participent eux aussi à l’attraction de ces jours.
Un marché parasite s’est greffé au marché officiel. Sur le boulevard de Belleville, parallèlement au terre-plein central, le marché spontané occupe le trottoir côté vingtième. Initialement ses instigateurs ont profité de l’affluence des jours de marché pour entreposer leurs stands improvisés à même le trottoir. Les contenus sont parfois surprenants, tout y est vendu, le recyclage est de mise, les objets et vêtements de seconde, troisième et énième main sont à la vente. Peignes édentés, mousses à raser, magazines et vidéos pornographiques, livres quelconques, manuels spécialisés, transistors et appareils d’époques incertaines, poupées démembrées et autres jouets aux séquelles rappelant leurs ex-propriétaires enfants terribles, s’empilent vêtements, jeans, pantalons et chemises, montres, lunettes et piles… en définitive un réel bric-à-brac. L’illégalité de ce marché impose chaque fois le même rituel d’installation. Les vendeurs se rassemblent, attendent, en chiens de faïence, ils tiennent leurs marchandises près d’eux ou les entreposent à quelques pas, nul n’installe son emplacement tant qu’ils ne sont pas en nombre, assez pour que l’un d’entre eux daigne s’y risquer. De manière plus ou moins frileuse, les stands se suivent, les uns près des autres, solidaires dans la transgression, ils organisent la densité de leur occupation. Comme tout ne doit pas être clair c’est une sorte de mêlée qui prend forme. Pour présenter leur étal un drap fait souvent l’affaire ; saisi par les extrémités, d’un seul coup, il est facile d’emporter tout son contenu si l’urgence se présente. En vain la police multiplie les descentes pour saisir vendeurs et marchandises. Visiblement, ces luttes ne sont jamais parvenues à empêcher la tenue du marché parasite, pire encore, au fur et à mesure, le marché ne s’est plus contenté ni des jours de marché, ni de sa place initiale. Lorsque le marché officiel n’occupe pas le terre-plein central, généreusement, il s’en charge. Aux dires de certains Bellevillois, ce recyclage à l’extrême n’a plus grand-chose à voir avec une grande ville européenne comme Paris. Ils y voient là le signe d’une paupérisation inquiétante. Pourquoi pas, mais que dire alors des cigarettes vendues à l’unité, n’a-t-on pas là un autre signe ?
Belleville le jour et Belleville la nuit, c’est le jour et la nuit. À la fin du jour, dans nombreuses rues, l’activité ne fait pas même mine de ralentir. Le quartier est toujours aussi sonore, tard les bruits se laissent encore entendre, mieux entendre, les sources en sont moins diverses. Les rues raisonnent des circulations motorisées, des volumes élevés des notes s’échappant des bars, des automobiles en marche ou à l’arrêt dont les sonos vrombissent des basses grasses, et bien sûr, des cris de Bellevillois qui s’apostrophent ou communiquent à distance raisonnable pour s’entendre. Chaque groupe constitué a son coin dont il est familier, où ses membres sont assurés de se retrouver, pour discuter, chamailler, disputer, s’encanailler. De temps en temps, des fenêtres, provient l’exaspération hurlée de voisins dont les jeunes enfants dorment, ou dont le travail les attend à l’aube, et qui sait peut-être, les deux…
Les nuits de Belleville sont aussi aux ramasseurs de nuit. Ces femmes et hommes de sorties aux heures tardives, arpentant les rues et examinant les poubelles, traînent leurs chariots pleins des trouvailles de leur excursion nocturne. On les voit fréquemment les soirs où les poubelles débordantes sont sur la chaussée. Préparés pour l’événement, les mains gantées, parfois même un mouchoir ou un masque sur la bouche et le nez, ainsi que les sacs et chariots qu’ils ont prévus signalent la régularité de leurs escapades pensées jusqu’à l’équipement. Certains des objets retrouveront une autre vie, peut-être les circuits de la consommation. Ils seront proposés le jour, sur les draps tapissant les trottoirs pour la circonstance du marché parasite.
Mais, il n’y a rien à dire, le folklore dont je suis le plus familier avec Belleville c’est : ces rues et ces ruses, celles de ses jeunes qui animent ses rues. Par exemple, en termes d’occupation et d’appropriation à Belleville, les champions de la sédentarisation de l’économie parallèle sont de loin les dealers de shit, pour lesquels est décisive la question du territoire. Ce dernier porte d’ailleurs le nom de « terrain », ou dans l’argot moderne, de « ter-ter ». Il est parfois défendu jusqu’aux dernières extrémités… Un jeune de Ramponneau affirme : – Ici on l’a tous tétée la rue, cette mère qui ne pleure pas ses morts. Le commerce repose sur la connaissance du « terrain » par les clients, seule garantie de son attractivité et de la bonne marche des affaires. De sorte que dans la rue, être dealer, c’est avant tout la capacité de former, tenir et défendre son « ter-ter ». Entre dealers, les concurrences sont si intenses qu’il peut être inconcevable de le quitter, même peu de temps. Le « terrain » n’est jamais neutre, il va recouvrir de multiples dimensions en étant l’espace où se tissent les relations amicales, de complicités, commerciales, et d’adversités. Il fait l’objet de convoitises manifestées de façon différemment violente…Ainsi, qu’elles aient du temps à perdre ou de l’argent à gagner, le temps d’une journée sur le ter-ter, plus d’une tête se croisent ; amis, compagnons, acolytes, potes, associés… Les interminables stations debout sur le trottoir résument bien ces journées. Les trottoirs sont occupés, jour et nuit, à toutes saisons, durant l’hiver tenace ou sous le soleil de plomb. L’assemblée est peu mobile, mis à part quelques mouvements, rires et discussions…
On peut rappeler les longueurs prises par les sempiternelles joutes verbales. Il serait intéressant d’étudier leurs fonctions sociales ; outre les registres sur lesquels elles portent, les champs lexicaux dans lesquels elles puisent et l’imagination, la circonspection et l’adresse qu’elles appellent ; comment elles signifient les rôles et statuts (du meneur au bouc émissaire) au sein du groupe. Intéressant aussi de relever les fonctions du rire et de l’ironie auxquelles on peut les relier. Contraste avec ces séances l’atmosphère incroyablement pesante des longs silences que souvent personne ne s’aventure à rompre. Dans ce cas, rarement jovials, les yeux rougis des nuages qui s’échappent de cônes fumants, les visages fermés ont infatigablement les regards projetés dans le vide. Il faut rappeler que la plupart des pensées sont imbibées des vapeurs de t.h.c. ou d’alcools. En témoigne l’amoncellement de bouteilles vides au sol. La «galère », et les moments d’absence qu’elle impose. La « galère » c’est aussi les patientes et inlassables attentes de « rien du tout ». Invariablement les jeunes donnent le même spectacle sur chacun des microterritoires qui composent Belleville. Le mien c’est Ramponneau, ou c’était, je ne sais plus…
On peut aussi scinder le secteur Ramponneau – Tourtille en deux sous-secteurs : le segment de la rue Ramponneau délimité par la rue Tourtille et le Boulevard de Belleville qui fait office de territoire des plus vieux (25 ans en « moyenne ») et le reste est strictement réservé aux plus jeunes toutes les tranches d’âges confondues. Les jeunes eux-mêmes opèrent ces distinctions en nommant le sous-secteur des plus vieux, « Ramponneau », « le trou », « la Zone », ou « Ramponneau Zoo » (ou Zoo, prononcé à l’Américaine) ; l’autre côté attribué aux plus jeunes est appelé de manière englobante « la Place », ou en verlan, « la Cepla », ou l’ « Autre côté ».
Les « grands » sont potentiellement plus mobiles dans la mesure où l’on peut rattacher la mobilité des acteurs à l’aire d’influence et au capital social dont ils disposent. Deux éléments qui modulent leur ancrage. Les dénominations qu’ils lui attribuent évoquent l’ambivalence du territoire. Ils sont attachés au quartier où se déroule l’essentiel de leurs activités ; mais ils symbolisent aussi leur attachement au territoire de leur relégation. Sorte de condamnation. Leurs appellations sont ironiques, à travers elles ils rient de leur misère. Elles soulignent la marginalité des lieux qu’ils pratiquent et ainsi, ils authentifient leurs identités marginales. « Le trou » est peut-être aussi le gouffre dans lequel ils sont enfouis et « Ramponneau zoo » le théâtre de leurs conduites « immorales », pour ne pas dire inhumaines. À moins qu’il ne faille voir dans ces noms que de simples jeux de langages ? On voit comment ces jeunes ont endossé leurs stigmates, ces noms qu’ils donnent montrent qu’ils en ont relativement conscience, mais jusqu’à quel point ? Historiquement la rue Ramponneau a longtemps été un repère pour les marginaux et les fêtards, le théâtre de débordements, échauffourées et abus d’alcool. Elle tient son nom d’un certain Jean Ramponneaux, le corpulent aubergiste, si célèbre il paraît. De là est né le verbe dérivé, ramponner, qui signifie frapper et l’expression prendre « un ramponneau », une correction. Aujourd’hui, elle est une zone de passage et de vie pour les habitants de Belleville, mais les Bellevillois n’ignorent pas que la rue Ramponneau est un territoire « sensible » du quartier, là où traînent les jeunes. Ils squattent leur parcelle de rue, y fument et y trafiquent le cannabis, y consomment aussi bières, whisky et champagnes sans motifs apparents. Leur présence et la crainte qu’elle suggère parfois, repousse les habitants loin d’eux ; on change de trottoir, les regards évitent de rencontrer les leurs et l’on presse le pas. D’autres au contraire passent et saluent, parfois même chaleureusement. Les jeunes proposent un coup de main ; ils aident une femme à porter ses courses, un autre homme à charger son auto, etc. Les relations sont variables. Pour certains les jeunes sont la population productrice de l’insécurité, bruyante et délinquante, qui squatte la rue. Pour d’autres, ce-ne-sont-que-des-jeunes, « ils ne sont pas méchants » et font véritablement partie du « paysage » et de l’ambiance du quartier.
Le quartier est occupé du matin au soir, les jeunes commencent à l’animer le plus tôt. Dans la matinée, dès 10h quelques-uns sont déjà levés. Comme ils ne sont pas nombreux, ils stationnent moins et arpentent le quartier à la recherche d’un compère de galère ou d’un « billet à faire ». Les plus vieux de la rue Ramponneau, eux, sont rarement là avant-midi, voire 13 heures. La veille, les plus téméraires ne l’ont pas quitté avant quatre ou cinq heures du matin. Souvent les « tôliers » sont les mêmes, selon l’expression, ceux qui « ferment et ouvrent le quartier ». Mystérieuse est l’origine de cette référence au « tôlier » ; peut-être pour la rudesse de l’emploi. De tout temps aussi, ni la pluie, ni le vent, ni le froid ne gênent son occupation. Les jeunes se montrent inflexibles, inlassablement ils « tiennent les murs ».
Avec l’hiver, on assiste à l’occupation des halls et des cages d’escaliers devenant pour l’occasion de véritables aquariums de fumée. C’est aussi là qu’ils vont prendre un sacré coup de déco. Jamais le projet de les détériorer n’est formulé, je crois que c’est de l’ennui que naît l’amoncellement de traces, débris, tags… Que leur accès soit interdit est insupportable et d’expérience de squatteur de hall, aucune porte ne résiste à un middle-kick bien placé. Les murs ostensiblement blancs semblent formuler une invitation…
L’été, les trottoirs sont largement investis ; les jeux de balles sur la chaussée, les barbecues s’organisent sur les terrains adjacents disponibles, le ghetto-blaster est de sortie et ajoute à l’animation. Mais pour compléter ce tableau, il ne faut pas oublier les traditionnels et bruyants défilés des bécanes de cross. Un été sans les CR, KX, YZ, Piwi, qui brûlent leurs caoutchoucs sur l’asphalte et déchirent la rue des pétarades hurlantes de leurs moteurs nerveux, ne serait plus un été bellevillois. Dès que les premiers rayons de soleil annoncent les beaux jours, tout le monde est à l’affût du premier casse-cou qui inaugurera le bal…
Alors, leur seule présence marque le territoire, à laquelle s’ajoutent quelques détériorations. Les nombreuses bouteilles vides et les mégots de joints, les détritus et les restes d’emballages quelconques, sont au sol. Les portes des halls, nouvellement sécurisés afin d’en limiter l’accès, sont forcées, les rendant à nouveaux accessibles. Sur les murs ont lit quelquefois les inscriptions « Belleville en force », « Belleville Zoo, tu peux pas test », « Belleville si si », etc…
Bref…Voilà un tour, bref et sincère, de mon environnement aussi étroit qu’il puisse sembler. Ici l’élément fondamental qui sert à sa description est ces populations, en effet, c’est ce qui me parle le plus. Il est vrai aussi que je parle principalement des jeunes de Belleville, des jeunes des quartiers de Belleville. La formule « jeunes de quartiers » que j’utilise ici inonde l’actualité. La population qu’elle désigne est censée aller largement de soi. Les évènements de novembre 2005, ceux qui les ont précédés et succédés, ont mis au premier plan, et à la Une, cette population stigmatisée ou passée sous silence. En dehors de la dénonciation de sa violence ou de ses « incivilités », il est rarement d’usage de porter l’attention sur cette population. Elle est souvent rattachée à toute une constellation de propositions telles que « quartiers de l’immigration », « banlieue », « délinquance », « bandes de jeunes », etc. De telle sorte que lorsqu’il y est fait allusion, il faut fréquemment entendre « les jeunes des quartiers à problèmes ». L’amalgame que concentre cette énonciation est alors loin de retranscrire une réalité rigoureuse, pas plus qu’il rend compte de la diversité des « quartiers ». Apparemment, s’il peut sembler clair que les « marginaux » ne sont pas tous des jeunes de quartiers, il n’est pas toujours évident que les jeunes des quartiers ne sont pas tous marginaux. Toutefois, il existe sans doute des tentatives de retranscrire cette diversité, ou encore, avec les flambées de violences, les journalistes se plaisent généralement à montrer les « modèles d’intégration issus des quartiers ». Je suis moi-même issu des quartiers, d’un Belleville en tout cas, et je ne doute pas de leur richesse, pas plus que je crois en une fatalité. Si certains s’en « sortent », qu’ils s’en félicitent, c’est très bien, ils ont su s’en donner les moyens. Pour les autres, cela ne légitime pas le flirt avec des explications qui supposeraient leur manque de désir de s’en sortir, ou comme je l’ai souvent entendu dire, leur manque de volonté. Voilà pourquoi, mise à part la place qu’ils occupent dans cette modeste ethnographie, il m’a semblé juste d’insister sur leur mode de vie. Cette vie, telle qu’ils la mènent, est une véritable spirale étourdissante, ou plutôt, cet environnement particulièrement étourdissant pour cette vie. Les générations se succèdent et parmi elles, personne n’est à l’abri de ce vertige. Rien ne sert de filer la métaphore et de persévérer dans ce déplacement. Belleville, c’est Belleville, et celui-ci reste le mien…




Salam Aleykoum,
Barak’Allah u fiq Ahmed d’avoir partagé ce texte, ta plume touche, accompagne et permet de changer d’angles sur certaines de nos certitudes …
WaSalam Aleykoum
Assalamou ‘alaykoum,
Je vois là une belle base pour un documentaire sur le quartier. Car même si le visuel n’offre bien évidemment pas les mêmes avantages que l’écriture, ces atouts sont indéniables et pour le coup, pourquoi ne pas envisage une collaboration entre le scénariste « Ahmed B. » et d’éventuels spécialistes du court-métrage ou du documentaire?