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Le Prime Time de ta Vie…



 

Allongé en diagonale sur mon canapé, je zappe. La bouche entrouverte, les pupilles dilatées, je suis dans une zone à mi chemin entre le sommeil et l’éveil, entre le rêve et la réalité. Ma machine à penser me distille des images les unes après les autres: à chaque fois que je change de chaîne, je change d’univers. Je traverse la vie de la savane pendant quelques secondes, avant que le jaguar ne prenne en chasse la gazelle. Quand il l’attrape finalement et enfonce ses crocs dans sa chair, je ne sursaute même plus. Cette scène, je l’ai vue et revue depuis que j’ai l’âge de tenir une télécommande. Zappe. J’arrive dans une famille de Franche Comté: Gérard, les doigts tremblants et jaunis par le tabac, essaie de convaincre son épouse sexagénaire de le laisser vivre sa passion pour le rock-à-papa comme il le souhaite. Il est fan de Johnny, elle est plutôt Frédéric François… désaccord conjugal en 16/9e: une petite tranche de cette vie que mènent beaucoup d’entre nous. Intrus dans la vie de mes voisins anonymes, je me demande parfois qui observe l’autre à travers la lucarne lumineuse qui tient la place centrale de mon salon. Si la caméra était braquée sur moi, que montrerait-on aux téléspectateurs? Que dirait de moi la voix off? Peut-être la triste et désolante vérité:

« Marc, jeune cadre dans une entreprise de téléphonie, veut réussir à tout prix, pas juste pour l’argent, mais surtout pour le statut et la reconnaissance qui vont avec. Marc n’est pas très méchant. Marc est juste moyen. Marc squatte Facebook à longueur de journée en espérant que quelqu’un « approuve son statut », que quelqu’un relève son humeur, que quelqu’un l’invite à un groupe marrant où il pourrait faire un commentaire bien senti. Marc espère que quelqu’un le remarquera et lui donnera l’occasion d’exister dans l’espace d’amitié virtuelle du web, même pour un très court instant. Marc a un iphone, donc Marc vérifie toutes les 5 minutes s’il n’a pas reçu de nouveau message auquel il s’empresserait de répondre, puis vérifier 5 minutes plus tard s’il a reçu une nouvelle réponse. Dans le salon de son petit appartement près de la Défense, il y a les lunettes de Marc, le téléphone de Marc (un long répertoire mais peu d’appels récents) et surtout la télé de Marc, face à laquelle il passe ses soirées et ses nuits, affalé sur son sofa, près d’une table basse sur laquelle refroidit un reste de pizza orientale. Sur ses genoux, l’ordi de Marc, qui télécharge 24h/24 non-stop les épisodes de Lost et Dr House ou des vieilles séries pourries des années 80′ qui lui donnent le blues: cette semaine, c’est la rétrospective K2000. La semaine prochaine, on se refait Magnum le moustachu. Seul, désespérément seul face à cet écran, Marc ré-apprend chaque soir les codes sociaux que lui dictent les scénaristes d’Hollywood. Comment parle-t-on à une femme? A quoi doit-il ressembler pour être un homme? Comment s’affirmer dans le monde de l’entreprise? Qu’est-ce qui fait rire et qu’est ce qui fait pleurer? Vide et triste, Marc l’est chaque fois qu’il a un moment de lucidité, mais il ne sait pas comment sortir de cette vie, tout simplement parce qu’il ne sait pas par quelle porte il y est entré… »

Oui, la voix off dit vrai. C’est bien de ma vie qu’il s’agit. Triste, elle l’est parfois mais bon, j’ai quand même mes moments de rigolade. Quand je vois les autres, je me dis qu’il y a pire que moi. Et puis d’abord, qui est cette voix off? Comment sait-elle tout ça sur moi? Elle qui dicte en se cachant ce que devrait être notre vision du monde, j’aimerais bien lui mettre la main dessus et lui dire deux mots. « La télé c’est bien, suffit d’être sélectif dans les programmes ». C’est ce que je dis à la pause café au bureau pour ne pas avouer à mes collègues que je suis sous perfusion nocturne de soap opéras, de reportages exclusifs rediffusés et de téléfilms allemands. Tout un programme…

Une fois, j’étais tellement anesthésié que ça m’a pris une demi-heure de réaliser que j’étais en train de regarder les Feux de l’Amour en bavant sur mes nouilles au beurre. Jack Abott veut se venger de Victor Newman qui a épousé Nikki qui sombre dans l’alcoolisme, tandis que Brad le rageux convoite le poste de Jack qui arrête tout pour aider une association de sans abris à Noël. Pendant ce temps, Paul a du mal à se distancier d’une mère intrusive qui lui dicte sa conduite avec son épouse Kricket, tandis que la vieille Catherine Chancelor, qui a des problèmes de leadership avec sa domestique Esther, vire blonde puis brune puis rousse tandis que ses liftings successifs la rajeunissent au fil des épisodes. Entre le début et la fin, les horloges dans le film ne doivent pas varier de plus de quelques minutes. Les Feux de l’Amour: le premier feuilleton en temps réel…

La télé, pour moi, c’est plus qu’une simple question de planning, c’est une deuxième vie dans laquelle je me projette:

Ce que j’aime, le dimanche, c’est regarder DECO: je me prends à rêver que des pros débarquent chez moi pour refaire mon appartement de fond en comble: nouvelle peinture, nouveaux meubles, des accessoires impersonnels et plastiques comme dans les showrooms de Conforama. Mais surtout, une nouvelle télé haute définition pour pouvoir me regarder ébahi le soir de la diffusion de l’émission. C’est comme quand on se voit dans un miroir croisé qui n’en finit pas de se réfléchir, les reflets devenant de plus en plus petits vers l’infini.

Lundi matin, je peux commenter les news sur BFM TV, en insistant sur le fait que la conjoncture est mauvaise et qu’il faut faire plus d’efforts pour rendre les entreprises françaises compétitives dans le village global qu’est devenu notre monde depuis que les gouvernements ont dérégulé leurs économies sous couvert de progrès…

Les soirs de la semaine, je me vois bien dans un reality show en train de cuisiner des plats équilibrés, chemise ouverte et manches remontées, un fond de musique « lounge » tandis que je remonte ma mèche de cheveux toutes les 5 secondes.

Le jeudi, je rêve de débattre avec Arlette Chabot et de la mettre à l’amende en lui disant qu’elle ne connaît rien de ce pays. Je lui expliquerai que dans la vraie vie, les gens n’ont pas leur carte UMP, qu’on ne déjeune pas avec des hommes politiques dans des salons parisiens, que le métro sent la sueur et le silence social, qu’il faut faire la queue à Carrefour le samedi pour acheter des produits de qualité minable toujours plus cher, qu’on en a marre de se faire chronométrer quand on prend des pauses au bureau, que les RTTs c’est bien parce qu’on a plus de congés loin d’un travail qui nous saoule, qu’on s’en fiche de savoir à quelles réductions d’impôt d’autres que nous vont avoir droit, que quand le smic augmente d’1.5% ça ne change rien puisqu’on est toujours à découvert, que la télé ça sert à faire coucou à ses copains les soirs de match au stade de France, qu’elle et ses amis ne savent même pas dire s’il pleuvera demain, alors comment sauraient-ils prédire l’avenir de ce monde ? Je lui crierai que je ne peux plus la voir, ni elle ni les autres, ni en 4/3 ni en 16/9e, qu’ils fondent leur vie à paillette couverte de fond de tein sur la misère d’un peuple, que j’ai vu une dame sans papier se cacher de la police en allant chercher ses enfants à l’école et que l’identité nationale, j’ai marché dedans en sortant de chez moi…

Télévision, mon amour. Tu assombris mes nuits et je paye ta redevance. Plus belle, la vie l’est souvent pour les autres. Rarement pour moi. Télé matin et télé soir, je me lève et me couche avec toi. Je rêve de devenir milionaire, d’être la nouvelle star qu’on verrait sur tous les écrans télévisés du côté de chez vous, de trouver l’incroyable fiancée qui m’apporterai amour, gloire et beauté. Ce bonheur qui prend vie, cette nuit des héros que j’appelle de mes vœux me pousse à tenter le tout pour le tout, alors c’est ce soir ou jamais que je dois tourner la roue de la fortune. Pour moi c’est capital. Déguisé en guignol, je sors de chez moi et mets le turbo, direction nulle part ailleurs. Il est la dernière heure quand j’arrive dans la zone interdite au public après une marche du siècle. Envoyé spécial au milieu d’un monde qui ne m’appartient pas, j’ai 100 minutes pour convaincre le vigile de me laisser rentrer. Trop tard, un avis de recherche est déjà lancé contre moi…

« Bas les masques !! » me lance-t-il, tandis que je reste motus et bouche cousue.

Perdu de vue, mon espoir de devenir célèbre sombre dans les mondes engloutis. Le vigile me conduit devant une porte fermée, sur laquelle sont gravés des chiffres et des lettres que je ne comprends pas.

« Faites entrez l’accusé ! » crie une voix à l’intérieur.

La porte s’ouvre. On me fait asseoir en face d’un grand incquisiteur qui veut faire de moi le maillon faible de cette histoire. C’est l’heure de vérité. Il me dévisage puis m’interroge :

« Qui êtes-vous et que faites vous ici ? »

Là c’est la chance de ma vie, je me lance en espérant faire forte impression.

« Eh bien je suis Marc. Vous ne me connaissez pas (encore). Je suis venu ici pour passer de la vie privée à la vie publique. Le gorille qui m’a amené ici a peut être dit des choses infamantes à mon sujet, alors permettez moi d’exercer mon droit de réponse. Diplômé de l’école des fans, je sais résoudre les équations de 4eme dimension. C’est pas sorcier, il suffit de se concentrer très fort en croisant les mains derrière sa tête. Oui monsieur, la France a du talent, même si ce n’est pas toujours évident. Nous sommes 30 millions d’amis téléspectateurs à espérer la même chose chaque soir : être celui dont tout le monde parle. Et je peux vous dire qu’on est pas couchésExpert en zapping compulsif, Billy le Kid de la télécommande, acharné de la dalle retroluminescente, je respire télévision (je vais même au petit coin en rythme avec les pubs). Ma religion : orthodoxe cathodique, très pratiquant. Si vous ne me croyez pas, vous n’avez qu’à demander un complément d’enquête. Dans un monde où la concurrence est rude, où les affaires sont les affaires, je saurai combler vos attentes moyennant le juste prix, car ma famille n’est pas en or. Vos téléspéctateurs, je leur ferai prendre racine et leur donnerai des ailes, si seulement vous pouviez me donner une petite, toute petite, si petite chance… »

Pas convaincu, il a appuyé sur le buzzer avant la fin de ma tirade, m’expédiant par la même occasion à travers un tunnel sans fond. Au bout du parcours, j’arrive dans une immense salle où sont installés des millions d’écrans télévisés, devant lesquels sont affalés des millions de spéctateurs dans des millions de canapés. Je reconnais le mien parmis tant d’autres, ma télécommande au milieu de quelques chips émiettées. On m’assigne à résidence télévisée à perpétuité. Le titre de l’émission s’affiche sur tous les écrans : la dernière séance




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Commentaires


  1. Par Abou Soundouce le 12 février 2010 à 9:25

    Si l écriture c est mettre des mots sur ce que l on vit, alors je pense que c est un texte extrêmement bien écrit.
    Je te félicite…

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  2. Par Warda le 7 février 2011 à 3:44

    C’est triste : Marc c’est un peu moi et beaucoup de monde sur cette planète…

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  3. Par Le Gounjou le 8 décembre 2011 à 19:09

    J’adore les jeux de mots avec les émissions télés, et même que j’en connaissais pas. Bravo pour ce texte.

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  4. Par hanane le 8 décembre 2011 à 20:26

    un texte drôle …plein d’humour mais tellement vrai , c’est triste!!

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  5. Par ali le 9 décembre 2011 à 15:52

    j’aime bien…nan franchement j’aime bien alors ok c’est vrai suis personne…mais j’aime bien bravo et merci!!!

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